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POST TENEBRAS LUX


Le destin tragique de la « Vénus noire » ou le racisme à visage scientiste

Publié par Karim R'Bati sur 18 Novembre 2013, 00:01am

Catégories : #CULTURE, #HISTOIRE

« Le vaisseau humain ne peut rien contenir de parfait, il lui faut toujours perdre en avançant »

Johann Gottfried Herder 

(in Une autre philosophie de l’histoire, G.F, p. 65)

Le destin tragique de la « Vénus noire » ou le racisme à visage scientiste

La France est-elle une nation raciste ? Répondre par l’affirmative à cette question incongrue serait tomber d’emblée dans un raccourcis d’autant plus simpliste qu’il ne pourrait que s’inscrire en porte-à-faux de ce qui constitue le socle même de l’identité, plurielle et mouvante, de ce grand pays. Pourtant, par certains de ses aspects, cette même identité - qui n’est aucunement figée ni dans l’espace ni dans le temps - pose un sérieux problème dès lors qu’il convient de se demander en quoi consiste-t-elle et qu’est ce qui en fait une entité tout à la fois indivisible et mouvante? Comme toute construction identitaire, celle-ci se décline entre deux pôles antinomiques : la bienveillante image subjective et la froide réalité objective, la construction mythifiée d’un « Nous » national et celle issue de la réalité empirique ou des faits historiques. Partir de ce postulat impliquerait de se déterminer entre deux alternatives tout aussi incompatibles : s’accommoder de l’imagerie d’Epinal de la France éternelle, celle notamment des manuels scolaires, ou consulter les livres d’histoire pour y traquer les faits, les glorieux comme ceux frappés du sceau de l’infamie. Et c’est précisément à l’aune d’une telle problématique que le chef d’œuvre d’Abdellatif Kechiche, Venus Noire (2010) présente un grand intérêt. Il est  même, trois ans après sa sortie dans les salles, d’une brulante actualité au regard du débat polémique qui agite la France d’aujourd’hui autour de la question du racisme.

Le destin tragique de la « Vénus noire » ou le racisme à visage scientiste

On ne s’en sort pas indemne d’une œuvre cinématographique émotionnellement aussi insoutenable que Venus Noire. Adaptée de l’histoire réelle de Saatjee Baartman, connue sous le nom de la « Vénus hottentote », le récit  du film projette un regard sans concession sur la France de la Restauration (1814 - 1830) : une époque où les préjugées ethnico-raciaux avaient valeur de science exacte. Exhibée comme une bête de foire, livrée en pâture au public londonien, abusée dans les boxons parisiens, exposée dans l'académie royale de médecine à Paris vers 1817, Saatjee Baartman aura enduré toutes les humiliations, possibles et imaginables, tous les traitements dégradants. Et, bien au-delà même de sa mort, elle acheva sa tragique carrière de bête de foire  dépecée en mille morceaux, pour être conservée dans les bocaux du musée de l’homme où le public parisien, toujours aussi friand d’exotisme, pouvait voir ses ossements, son organe génital conservé, ainsi que sa reproduction à l’identique et ce, jusqu’aux débuts des années 2000.

Plus qu’une fiction cinématographique, Vénus noire d’Abdellatif Kechiche est un film qui interpelle les consciences de tous ceux qui vivent et/ou pensent selon les catégories d’une culture où s’élaborèrent jadis quelques unes des grandes théories sur l’inégalité des races humaines. Aussi, pour exhumer ce passé refoulé, ne fallait-il pas une œuvre aussi radicale qui sacrifie l’art de plaire à la dure vérité nue, exposée sans fioriture, telle qu’elle fut ou presque. Et c’est bien là, le grand défi qu’avait su relever le grand cinéaste franco-tunisien dans son opus à la croisée de plusieurs médiums : une œuvre bien singulière où les limites du langage cinématographique côtoient le riche potentiel du dispositif théâtral (fêtes foraines, salons parisiens, amphithéâtre) et où le réalisme de la fiction embrasse la dimension du document historique, faisant d’elle un monument mémoriel en hommage à Saatjee Baartman et, à travers elle, aux millions des victimes de la traite négrière.

Le destin tragique de la « Vénus noire » ou le racisme à visage scientiste

Mais là où Vénus noire devient un film dérangeant, c’est dans cette espèce de pureté dans la mise en scène qui l’aurait presque affranchi de son support médiatique ; de sorte que le mode de représentation filmique tend à se faire oublier au point de confronter les spectateurs au second degré que nous sommes à la posture troublante de témoins des horreurs subies par cette femmes de couleur. Ce qui expliquerait, peut-être, le peu d’enthousiasme critique ou le peu de succès qu’a dû recueillir ce film à sa sortie ; un film qu’on cite, d’ailleurs, rarement quand on évoque la carrière de son talentueux réalisateur. Après tout, n’est-il pas curieux que Vénus noire soit le seul film non primé d’Abdellatif Kéchiche parmi une brillante filmographie à faire pâlir de jalousie le plus prolifique des cinéastes français : La Vie d'Adèle (Palm d’or, 2013), La Graine et le Mulet (César du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et Prix Louis-Delluc, 2007), l'Esquive (César du meilleur film, meilleur scénario, 2004) et La faute à Voltaire (Lion d’or de la meilleur première œuvre, 2000).

Pour la petite histoire, en 1974, quelques temps après la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud réclama la restitution des restes de Saartjie, en vue de lui offrir une sépulture qui puisse lui rendre sa dignité humaine. Étonnement, mais pas vraiment, cette demande légitime se heurta à l’arrogance de l’état français et à la suffisance de son landernau scientifique au nom du "patrimoine inaliénable de l'Etat et de la science" (!) Mais c'était sans compoter avec la ferme détermination de la nation arc-en- ciel qui exerça, depuis lors, de si fortes pressions sur Paris. Ces pressions durèrent pas moins de vingt-huit ans, jusqu’à ce que les certitudes du monde politique français finirent par craquer, moins sous le poids du bon sens moral que sous celui de la raison d’état. Ainsi, craignant le courroux d’une nation souveraine qui ne voulait, pourtant, que redonner sa dignité humaine à l’une des siennes, évitant de justesse l’infamie absolue, la patrie dite des droits de l’homme s’était-elle tardivement résolue à établir une distinction subtile entre les objets du patrimoine archéologique ou scientifique, notamment ceux pillés aux quatre coins du monde, et la dignité humaine de Mme Saatjee Baartann ; ce qui rendit possible le vote à l’unanimité d’une loi exceptionnelle au sénat français autorisant " la sortie " des restes de Saatjee et leur restitution à leur patrie d’origine. 

Le destin tragique de la « Vénus noire » ou le racisme à visage scientiste

Des funérailles nationales leur furent organisées, le 9 août 2002, en Afrique du Sud et un ultime hommage a été rendu à la mémoire de Saatjee Baartann. Thabo Mbéki, à cette époque président de ce pays, dira d’elle pour l'occasion : " Nous ne pouvons pas réparer le tord qui lui a été fait. Mais nous pouvons trouver le courage de dire la vérité nue, mais apaisante qui pourra la réconforter où qu'elle soit. "  Belle leçon d’humanisme, venue des fins fonds de la brousse africaine, à laquelle la France n’a toujours pas condescendu la moindre demande officielle de pardon et, encore moins, une reconnaissance de ses crimes coloniaux ; une leçon qui n’a visiblement eu aucun effet, puisqu’en cette fin 2013, une ministre de la république s’est retrouvée, à son tour, aux prise avec les mêmes préjugés raciaux dont fut victime Saatjee Baartann aux débuts du XIXème siècle.

Karim R’Bati : Berne, le 18 novembre 2013.

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