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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Nous autres Marocains : considérations générales sur nos identités

Publié par Karim R'Bati sur 20 Juillet 2015, 13:02pm

Catégories : #ESSAIS

« Amis du genre humain … ne déniez pas à la raison ce qui en fait le souverain bien sur la terre, à savoir le privilège d’être l’ultime pierre de touche de la vérité. Faute de quoi, indignes de cette liberté, vous la perdrez » Emmanuel Kant

Nous autres Marocains :  considérations générales sur nos identités

I

Nous autres, Marocains, nous sommes un peuple qui a un grand sens de l’humour. Nous en éprouvons un besoin viscéral, un attrait irrésistible et c’est peut-être ce besoin ou ce caractère enjoué qui nous sauve de nos misères et nous permet de supporter nos archaïsmes, nos aberrations et nos retards si nombreux. Officiellement, nous faisons partie du monde dit arabo-musulman ; cela signifie que la religion musulmane naît avec nous, nous colle à la peau, comme si elle était inscrite dans notre code génétique. En réalité, nous appartenons autant, sinon davantage, à beaucoup d’autres mondes : nous sommes Amazighs ET Arabes, Juifs ET Africains, Andalous ET Méditerranéens et … bien d’autres insoupçonnables identités transversales. Nous appartenons surtout à notre époque et, dans ce monde globalisé de concurrence acharnée (dans l’économie, les sciences, la culture et les arts), nous avons une très haute idée de nous-mêmes et du "plus beau pays du monde" qui est le nôtre. Accessoirement, nous aimons la vie, sommes de bons vivants et de grands fêtards. Pour autant, nous ne pouvons ignorer que le monde est fait de nations avancées et d’autres arriérées. Nous ne faisons partie ni de la première catégorie, ni de la seconde ; à bien des égards, nous sommes plutôt proches de la seconde et, souvent, bien en deçà de ce que beaucoup de pays considérés comme sous-développés ont pu réaliser par leurs propres moyens dans des domaines aussi cruciaux que l’éducation, l’accès à la santé, le statut de la femme ou les libertés fondamentales au sens large. D’ailleurs, les indices de développement humain et autres classements mondiaux nous rappellent, année après année, les rangs qu’occupe notre pays dans le concert des nations et cela, de toute évidence, se passe de commentaire.

II

Nous autres, Marocains, nous avons des élites (dites) intellectuelles, postmodernes de façade, mais réactionnaires dans leurs âmes ; des progressistes-conservateurs ; des Laïcards-à-la-carte qui s’accommodent sans gêne du caractère théocratique de l’état marocain. Nous avons également des Islamistes parfaitement à l’aise avec les formes démocratiques, mais qui, une fois élus, nient les fondements les plus élémentaires de la démocratie et ce, d’ailleurs, comme tous les autres partis dits institutionnels. Or tout ce beau monde se partage, à quelques nuances prêt, un certain nombre de traits communs : entre autres, la médiocrité, la mauvaise foi, la double morale, le mépris du peuple, le silence lâche devant les injustices, la prédisposition à la corruption et, enfin, la complicité avec l’état profond, qu’on appelle chez nous Makhzen. Pourtant, il doit bien exister, parmi nous, quelques nobles consciences, quelques grands esprits, des âmes intègres ; mais le mépris de l’Individu, chez nous, cette espèce d’inversion des valeurs où la méritocratie doit s’écraser devant la loyauté au maître, ce monde à l’envers où le simple exercice de ses facultés de jugement peut être considéré comme un crime, ce sont toutes ces aberrations, et bien d’autres encore, qui font que le pouvoir de coercition de la bêtise humaine l’emporte systématiquement sur la vulnérable intelligence de certains des nôtres. Que dire encore sur notre si belle Constitution[1] octroyée, de 2011? Comment résumer ce chef-d’œuvre de paradoxes et d’apories? Quelle autre image pourrait mieux en rendre compte, si ce n’est celle d’un vélo parfaitement symétrique, à deux selles et deux guidons (des deux côtés), conçu pour avancer et pour reculer (authenticité et modernité, dirait l’autre)? En effet, dans son préambule, cette constitution originale réaffirme l’attachement du Maroc " aux droits de l’Homme tels qu’ils sont universellement reconnus ". Plus loin, à l’article 19, il est précisé : " ainsi que dans les conventions et pactes internationaux dûment ratifiés par le Royaume et ce, dans le respect des dispositions de la Constitution, des constantes et des lois du Royaume "Mais là où on s’attendait à une parfaite homogénéité entre ces " conventions et pactes internationaux ", d’une part, et ces " constantes et lois du Royaume ", d’autre part ; là où ces constantes devraient être subsidiaires ou, pour le moins, conformes aux valeurs universelles, c’est plutôt l’inverse qui est réaffirmé dans la même constitution et à travers tout un corpus de lois pénales suffisamment ambiguës pour légaliser l’atteinte à nos libertés individuelles et fondamentales ; entre autres celles criminalisant nos libres-choix vestimentaires, les relations entre couples non (religieusement) mariés, l’homosexualité, la liberté de conscience ou la liberté de penser et d’expression, etc.

Dans chaque ville, chaque quartier, nous avons des mosquées. Rien d’étonnant pour un pays non seulement musulman, mais qui le proclame officiellement dans sa constitution et dans le discours officiel. Mais comme dans l’économie d’un pays - fût-il Musulman - on ne vit pas de prières et d’invocations, encore moins de mendicité, notre état fait volontiers quelques arrangements salutaires avec la religion, pour acheter un peu de paix sociale et nous éviter ainsi le pire. Certes, nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons des champs de cannabis à perte de vue et ce, à quelques kilomètres de l’immense marché des consommateurs européens ; en quelque sorte, l’offre qui rencontre la demande. Inutile de préciser que cette économie informelle fait vivre beaucoup de familles de paysans du Rif marocain, enrichit quelques barons, propulse notre économie de consommation, rapporte des devises au pays et allège notre balance commerciale ; laquelle balance reste déficitaire en toute circonstance. Nous sommes également premier producteur et premier exportateur d’alcool du monde arabe, selon un rapport de l’agence américaine Reuter (2013)[2], avec environ 37 000 hectares de vignobles dédiés aux vins du Maroc. Mieux encore,  selon le même rapport, nous sommes de grands consommateurs d’alcools, plus 130 million de litres par an, et ça fait beaucoup de bien à l’économie du pays et surtout aux finances de l’état (en taxes hors TVA)[3]. Qui pourrait s’en plaindre? Personne, dirait un esprit conséquent. Sauf que l’état marocain se définit comme "Dawla islamiya" (état musulman), dans le préambule de la même constitution octroyée (de 2011) ; par ailleurs, il existe un texte de loi en vigueur qui stipule qu' " il est interdit a tout exploitant d'un établissement soumis à licence de vendre ou d'offrir gratuitement des boissons alcooliques ou alcoolisées à des Marocains musulmmans [4] ! Sommes-nous à l’image de notre pays ou est-ce le pays et ses institutions qui ont été remodelé pour mieux s’adapter à nos clivages, à nos différences, ainsi qu’au exigences économiques ? Vaste sujet qu’il serait préférable de confier aux spécialistes …

III

Nous autres, Marocains, nous n'avons qu'une seule morale commune qui nous réunit, la morale grégaire, la morale du groupe. Qu’on l’appelle comme on veut, elle n'est en réalité que la somme des morales affichées par tout un chacun. En règle générale, le  Marocain n'investit que la part fausse ou apparente de lui-même sur la place publique. Ce qu'il est en réalité, ses passions et ses rêves sont ceux de tout Citoyen du monde, mais il n’a d’autres alternatives que de les garder pour lui-même, de les réprimer ou, au mieux, s’il en a les moyens, de les exprimer dans des espaces clos et confinés, loin de l’inquisition sociale, cet allié idéal du despotisme. Oui, nous sommes un peuple de moralistes, de caméras surveillance, de critiques en tout. Au moindre écart aux normes rigides qui nous sont imposées au nom de l’Islam ou d’un certain Islam, une épée de Damoclès pèse sur chacun d’entre nous, prête à trancher toute tête qui prétendrait s’émanciper du troupeau. Mais que l’on se rassure ! Tout dépend - et tout change - selon notre position dans la pyramide sociale, la portion de pouvoir que nous détenons, le patrimoine mobilier ou le patronyme familial. Bref, nous formons une société inégalitaire. Curieusement, nous avons accueilli beaucoup de concepts modernes, surtout dans le discours officiel, mais beaucoup ont été vidés de leur sens pour coller à notre réalité à double face ou, en d’autres termes, pour servir de vitrine occidentale. En font partie les notions de liberté et d’égalité devant la loi. Là aussi, nous sommes trop forts, puisque, à défaut  d’observation des standards internationaux et au mépris des rapports accablants des ONG internationales, nos représentants officiels excellent dans la rhétorique du " comparatisme du pire " : on est toujours meilleur que l’autre et, comme par hasard, cet autre est choisi parmi les cancres de la planète. Nous avons aussi des droit-de-l’hommistes semi-officiels ou crypto-officiels qui militent dans les marges et, surtout, pour l’image extérieure de notre si beau pays, mais qui observent un silence de rigueur sur les répressions des manifestations pacifiques, sur de nombreux cas de tortures et sur des journalistes poursuivis en justice pour avoir exercé leur métier ou ceux en grève de la faim pour réclamer leurs droits les plus élémentaires, en témoigne le cas d'Ali Lmrabet (en grève de la faim à Genève depuis le 24 juin).

IV

Nous autres Marocains, nous avons du mal à saisir et assumer  la richesse de notre identité plurielle. Mais nous peinons surtout à prendre conscience des deux paradigmes qui la définissent : ce que nous avons tous en commun (la terre, l’histoire, nos langues nationales, la religion, l’architecture, l’art culinaire, la culture populaire, notre art de vie, etc.) et, d’autre part, le spectre infini des expériences personnelles de tout un chacun : ce qui relève de son irréductible humanité et de son libre-arbitre ; ce qui détermine son identité individuelle. Au lieu d’assumer ces deux dimensions, au lieu d’en faire une synthèse heureuse en phase avec les valeurs de notre époque, nous sacrifions souvent une grande part de la seconde sur l’autel de la première et même celle-ci ne nous est donnée que trop appauvrie, brouillée, déconnectée de sa profondeur, de son épaisseur et de son double caractère : constant et mouvant. Voilà, précisément, la raison pour laquelle une quantité phénoménale de notre génie national et de nos énergies, au lieu de converger vers les grandes œuvres de civilisation de " l’homo marocanus " du présent et de l’avenir, elle finit par se perdre à jamais dans les sables mouvants du despotisme et de l’inquisition sociale et ce, sans que nous en prenions conscience.

V

Nous autres, Marocains, nous ne voulons toujours pas comprendre que notre renonciation au plein exercice de beaucoup de nos libertés individuelles, tout en servant les intérêts d’une caste et d’une idéologie réactionnaire finit par se retourner contre nous, pour nous aliéner davantage ; c’est-à-dire, en fin de compte, pour nous soumettre à cette même caste qu’on n’a pas élue pour veiller sur notre soit disant " sécurité spirituelle " (sic). Nous avons les mêmes aspirations que les autres peuples de la terre. Nous avons, nous aussi, nos qualités et nos défauts, mais ce qui nous distingue par-dessus tout, c’est que nous ressemblons à peu de peuples de par le monde. Notre identité est le fruit d’une longue histoire, faites de milles influences, d’innombrables vagues migratoires et d’autant d’invasions étrangères, mais notre identité est aussi l’expression d’une réalité géographique et de l’esprit de notre époque. Or, devant une telle richesse, notre système d’éducation, au lieu de servir d’outil de cohésion nationale, de diffusion de valeurs en phase avec le monde de nos jours, au lieu de de contribuer à la redéfinition d’une identité nationale à même de cimenter nos différences et nous prédisposer à affronter les défis de l’avenir, ce système d'éducation ne fait que creuser nos clivages, consacrer les inégalités et nous opposer les uns aux autres pour mieux légitimer un despotisme d’un autre âge. Résultats, nous sommes devenus un peuple insulaire, éparpillé sur un archipel d’îlots de modernité et d’autres de tradition, de religiosité et de laïcité sélective, de goulags et de libertés relatives ; un peuple suspendu entre le nord et le sud, l’est et l’ouest, pas vraiment oriental, mais pas tout à fait occidental non plus.

Karim R’Bati

 

Cf. “Que signifie s’orienter dans la pensée?” (1786); in GF Flammarion, 1991; pp. 71-72.

 

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