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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Considérations sur les ressorts d'une justice kafkaïenne

Publié par Karim R'Bati sur 13 Septembre 2012, 16:13pm

Catégories : #CHRONIQUES

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Les concepteurs des manuels du langage des signes seraient bien inspirés d’opter pour le signe du marteau pour désigner la vie politique au Maroc : ce qui engloberait, tout à la fois, le Makhzen, son pouvoir exécutif de façade, son gouvernement de l’ombre, sa police, ses tortionnaires mondialement connus … et sa justice. Nous aurions ainsi un symbole d’une insoupçonnable richesse sémantique et, en même temps, d’une rare économie. Ce serait, pour le coup, un symbole éloquent doté d’un potentiel expressif polysémique qui engloberait les péripéties d’une telle vie, l’indigence de son horizon conceptuel, son manque de visibilité, jusqu’au seul langage qu’un tel idéograme (le signe marteau) est supposé maîtriser, dans son rapport avec son pacifique interlocuteur d’enclume (symbole du peuple).

Dans les faits, il y a marteau et marteau. Celui qui tape sur le dos rond de l’enclume (en l’occurrence, le peuple) n’a strictement rien à voir avec celui qui, dans un tribunal, rend la justice, défend les victimes, punit les coupables, impose le silence dans la salle et ponctue tel ou tel jugement. Mais comme ce dernier marteau n’existe pas, dans la pratique, au Maroc, il n’y en aura donc qu’un seul idéograme pour les deux registres sémantiques. Et c’est d’autant plus éloquent comme signe, d’autant plus économe comme symbole, que la justice, au royaume enchanté du Maroc, est loin d’être indépendante - comme on le sait, de notoriété publique. 

Qu’un officiel vous parle d’«indépendance de la justice», cela s’entend tel un abus de langage qui suscite, si ce n’est une franche hilarité, du moins quelques sourires sous cape. C’est que la réalité parle d’elle-même, au point que ni l’hypocrisie ou la lâcheté des uns, ni la langue de bois des autres n’y peuvent rien. Pour résumer la situation, disons que dans les procès politiques, comme celui qui vient d’avoir lieu contre les militants du mouvement du 20 février, un juge marocain, aussi intègre soit-il, sait pertinemment qu’il doit trancher entre deux dilemmes cornéliens, entre deux alternatives tragiques :L'une consisterait, pour lui, à rendre (la) justice honnêtement, c’est-à-dire en conformité avec les lois en vigueur et, notamment, en écoutant avec un scrupuleux souci d’équité l’intégralité des arguments de la défense des uns et des autres ; en vue de d'élaborer la décision qui s’imposerait, à lui, en son âme et conscience. Or cette décision, pour autant qu’elle soit motivée par un esprit d’équité et de justice, risque de déplaire à l’illégitime élite du Makhzen, qui ne manquerait pas d’en faire subir des représailles indignes à « l’outrecuidant juge qui se serait piqué d’honnêteté, d’éthique ou d’autres hérésies droit-de-l’hommistes ! du même genre».

Quant à la seconde alternative, elle consiste à surjouer, jusqu’à la caricature, «la mascarade de la justice indépendante». Ce qui contraint forcément notre juge à fermer les yeux sur les exactions ou les crimes de la partie plaignante, tout en ouvrant un large boulevard à ses avocats, en vue de leur offrir l’opportunité de traquer les failles du système de défense des présumés coupables, fût-ce en invitant à la barre du tribunal de faux-témoins, surgis de nulle part, comme par pur enchantement !

Histoire de soulager partiellement sa conscience, notre honorable juge ne prend pas de risques inconsidérés. Et pour cause, il ne sous-estime nullement l’imposant spectre de ses maîtres invisibles, incarné, tout au long du procès, par le cynique talent des «avocats du diable» ; lesquels lui fournissent, pour ainsi dire, tout l’habillage éthico-juridique susceptible de lui permettre de statuer définitivement.

Une telle décision, comme vous le pensez bien, reste soumise à l’approbation préalable de ses maîtres de l’ombre, à moins qu’elle ne soit communiquée oralement, à notre juge, par ces derniers, avant même que le procès ne débute. C’est que les juges qui instruisent des procès politiques au Maroc - faute de justice indépendante selon les standards internationaux - sont contraints de choisir entre le marteau et l'enclume, quitte à confirmer par leurs décisions le statut arbitraire d'une institution judiciaire aux ordres et qui n’est, le plus souvent, que la continuation de la répression policière par d'autres moyens.

Karim R’Bati : Casablanca, le 13 septembre 2012

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[Quelques figures de prisonniers politiques du mouvement du 20 février au Maroc]

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