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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


D'un certain Occident malade de son fantasme d'Orient

Publié par Karim R'Bati sur 3 Mai 2012, 13:37pm

Catégories : #CULTURE

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Dans cette œuvre du peintre français Jean-Louis Gérome, "Le marché d'Esclaves" (1867), on est avant tout attiré par le geste du bédouin enturbanné. Les deux doigts de sa main droite renvoient à la posture de l'acheteur retors,  en train de vérifier la dentition de l'"esclave" exposée à la vente : scène invraisemblable qui ajoute à la fascination de l’orient des peintres orientalistes du XIXe siècle la représentation de la part obscure de ces farouches «Mahométans», ces redoutables Sarrasins si proches dans l’éloignement, si lointains dans leur proximité.

Un autre fantasme orientaliste, en somme, une vision résolument européocentriste d'un (proche-) orient envoûtant, qui émerveille les esprits, fouette les sens, mais qui n’est pas moins imaginé et représenté comme définitivement renvoyé à son irréductible altérité : un Orient tout à la fois fondamentalement hostile et irrémédiablement prisonnier de son antiquité, celle d’un monde figé et d'un passé immobile en attente de l'arrivée de l'homme européen.

D'après une telle vision, l’érotisme du corps n’est point un caprice de peintre : dans le langage figural de la peinture, il a précisément pour fonction de désigner cette supposée «primitivité» des Orientaux : celle des bas instincts qu’illustre notamment l’attrait sexuel de la femme. Mais si le thème du nu orientalisant fascine autant, c’est aussi pour d’autres raisons beaucoup plus complexes : d'abord parce qu'il est irréel dans un contexte pareil - on n'expose pas la nudité dans les souks musulmans - et là, de toute évidence, il s’agit d’un pur fantasme pour Occidentaux en mal d'exotisme, dans une Europe malade de sa révolution industrielle.

Ensuite, le côté fascinant de ce nu s’explique par sa texture académique, par sa référence aux codes de la peinture néo-classique et plus particulièrement au principe du «Beau idéal», inspiré de David, mais aussi d’autres maîtres classiques (Raffaello, Nicolas Poussin, etc.) Chez ces derniers, comme dans cette oeuvre orientaliste, la connaissance de l’anatomie humaine et la parfaite maîtrise du rendu des proportions évoquent incontestablement l’idéal de la statuaire gréco-romaine.

Ce double aspect laisse peu de place au doute quant à l’appartenance de cette œuvre au corpus massif de l'imagerie occidentale, dont la richesse est sans commune mesure avec le destin contraint de l'image dans les cultures islamiques. Nul besoin donc de démontrer que ce genre de représentations n'a jamais existé dans l’Orient empirique. Nous sommes bien en Europe et nulle part ailleurs. Mieux encore, nous sommes surtout sur les rivages imaginaires d’une certaine Europe : celle de la littérature de voyage, des contes exotiques, celle aussi des stéréotypes orientalisants hérités des guerres médiques, des temps des « invasions » musulmanes, des récits de croisades ou du péril ottoman.

Karim R'Bati : Berne, le 3 mai 2012

Références :

Oleg Grabar, Formation de l’art islamique ; éd. Flammarion, Paris, 1987.

Edgar Morin, Penser l’Europe; Gallimard/ coll. Folio-actuel, Paris, 1987.

Edward W. Saïd, L’orientalisme L’Orient crée par l’Occident, éd. Le Seuil, Paris, 1980.

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Olivier 20/01/2014 20:56

Un classique de thèse anti-occidentale. Je ne suis pas d'accord avec vous. Je ne pense pas qu'on puisse voir une haine dans cette peinture et un rabaissement pour l'homme arabe de l'époque. C'est une peinture qui se veut aussi réaliste, je ne supporte pas qu'on dise qu'à chaque fois qu'un occidental a écrit, peint un truc sur l'Orient, il l'aurait "fantasmé". Fantasmé d'où ? Exagéré certains aspects peut-être mais pas fantasmé... Si vous lisez les récits de voyages des artistes de l'époque, vous verrez que la plupart du temps, il admire en secret l'homme arabe. Il y a un grand respect, notamment vis-à-vis des nobles musulmans dont on appréciait la courtoisie suprême. Lisez les récits de Maupassant, Théophile Gautier, Fromentin à ce sujet... D'autre part, je ne comprends pas votre paragraphe sur le Beau Idéal : si les peintres français avaient enlaidit les maghrébins, vous auriez réagit comment ? Racisme ? Que le peintre veule se conformer à un certain usage du Beau, je trouve ça plutôt heureux.

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