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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Du pragmatisme de l’Islam minoritaire des origines à l’intolérance de l’Islam dominant de nos jours

Publié par Karim R'Bati sur 17 Avril 2013, 09:49am

Catégories : #HISTOIRE

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Durant la fulgurante conquête arabo-musulmane, partie de la péninsule arabique en l’an 634 ap. J-C [1], pour atteindre un siècle plus tard les Pyrénées en 721 et, sur l'autre versant, les confins de la Chine en 751, nombre de contrées conquises avaient su préserver tant bien que mal leurs traditions ancestrales, en dépit de leur entrée sous le giron de la «nouvelle» religion d’alors. Aujourd’hui, pour qui connaît le repli fondamentaliste des sociétés arabo-musulmanes et la tendance de leurs régimes autocratiques au nivellement par le bas, cela paraîtrait inconcevable. Mais il faut se placer dans la perspective des peuples conquis militairement ; lesquels peuples devaient longtemps rester attachés à leurs mémoires historiques, socles respectifs de leurs identités, et à leurs coutumes locales en signe d’ultime résistance contre ceux qu’ils devaient considérer - à tord ou à raison - comme des «envahisseurs». Peut-être, faudrait-il envisager un jour l’ère des conquêtes musulmanes sous cet angle, ne serait-ce que pour réaliser à quel point la tâche des premiers missionnaires de l’Islam devait être bien laborieuse. Seul un mélange de pragmatisme, de roublardise et de patience pouvait les aider à en venir à bout d’une résistance aussi pacifique que silencieuse, encore fallait-il donner du temps au temps.

Les premiers conquérants arabes le savaient-ils déjà ? En tout état de cause, les conversions massives étaient loin d’être l’objectif essentiel de ces guerres de conquête. D’autres motifs ont probablement joué un rôle plus déterminant qu’on ne peut l’imaginer. On pourrait invoquer des motifs purement économiques ou des rivalités politiques ou, encore, au sein d’une même dynastie régnante, en l’occurrence les Omeyades (661 - 750), l’existence de différents clans rivaux et de différents prétendants au califat. Autant de motifs de discorde que seule l’économie de la guerre (butins, acquisitions de territoires et de biens, pillages, économie de l’esclavage, etc.) pouvait en éloigner le spectre et, notamment, par la désignation de nombre de ces prétendants à la tête des nouvelles wilayas islamiques (provinces). Bien que le facteur religieux ait été primordial pour l’atténuation de ces rivalités et bien qu’il ait constitué un idéal transcendant, des valeurs communes et, par là, une idéologie efficace de mobilisation et de recrutement des soldats, il n’est pas exclu que les promesses de richesse, des trésors ou le rêve d'une vie meilleure aient joué un rôle tout aussi déterminant dans les ardeurs des armées musulmanes, comme cela avait dû jouer dans les ardeurs des Croisés de l'Europe chrétienne. 

Pour ce qui est de l’islamisation des populations conquises, c’est une autre affaire. quand bien même les «nouveaux» conquérants eussent-ils déployés des trésors de persuasion, leurs efforts n’allaient pas jusqu’à imposer l’Islam par la contrainte et, encore moins, au fil de l’épée - ce qui n’aurait produit que résistance, sinon des hypocrites faux-musulmans. Il fallait donc - du moins durant les premiers temps de la prédication - gagner la sympathie des peuples vaincus, dans l’espoir de recueillir leur libre- adhésion à l’esprit de l’Islam, c'est-à-dire à l'ordre politique de la "nouvelle" religion et non pas forcément à sa lettre. D’ailleurs, à cet égard, on peut s’interroger sur la réalité d’une certaine tolérance à l’égard des «Gens du Livre» (les chrétiens, les Juifs et les Zoroastriens), tolérance dictée en ces premiers siècles de l’Islam par des considérations beaucoup plus prosaïques qu’on ne le pense. Ainsi, de même que la «Maison de l’Islam» pouvait-elle abriter des crypto-bouddhistes, des crypto-polythéistes et de nombreuses sectes chiites ou autres, plus ou moins clandestines, de même que nombre de Juifs et de Chrétiens devaient-ils être contraints et forcés de se convertir à l’Islam, moins par conviction que pour échapper à l'impôt de la dîme [2]. Dans les termes d’aujourd’hui, on parlerait plutôt de raisons qui relèveraient du registre de la fraude fiscale.

Quant à la majorité écrasante des « Gens du Livre », elle n’était guère encouragée à quitter son judaïsme ou sa chrétienté ; non pas parce que ces deux religions étaient relativement tolérées par l’Islam, mais parce que le nouvel état islamique, en temps de paix et à défaut de butins des guerres et des conquêtes, ne pouvait pas se passer de ressources financières aussi conséquentes et aussi utiles au bon fonctionnement de ses administrations. Aussi, sous réserve de cet esprit de tolérance pragmatique à l’égard des Juifs, des Chrétiens et des Zoroastriens et dès qu’il ne s’agissait pas de cultes relevant du paganisme ou de l’idolâtrie, contraires au monothéisme radical de l’Islam, le réalisme des conquérants arabes leur dictait une cohabitation, en bonne intelligence, entre l’Islam - encore exogène pour les contrées «nouvellement» conquises - et leurs religions et coutumes autochtones. Ces dernières devaient être combattues ou, pour le moins, opprimées dès que l’Islam devenait religion dominante.

De nos jours, si l’on observe l’intolérance qui règne dans le monde islamique à l’égard des minorités religieuses (chiites ou d’autres confessions), éthniques, athées ou d'orientations sexuelles (homosexuels), tout comme à l'égard des intellectuels et des démocrates-laïcs, si l’on faisait l’effort d’analyser les présupposés idéologiques de cette intolérance à la lumière de la tolérance pragmatique de l’Islam des origines, on ne peut qu’être saisi par un contraste qui n’en est peut-être pas un : un contraste, je m’explique, qui risque fort de n’être que le revers de la grande cohérence de cette religion ; en tout cas de l’une de ses plus grandes constantes. On connaît le fameux discours sur l’idée de l’intemporalité de l’Islam, sur l’universalité de son message ou sur sa validité en tout temps et en tout lieux ; en vertu de quoi on est tenté d’y voir une religion monolithique dans ses fondements, assurément anhistorique, mais d’une phénoménale capacité d’adaptation. Reconsidérée sur une grande échelle historique, allant du VIIè au XXIè siècles, le devenir de l’Islam donnerait l’impression d’être motivé par une logique latente qui transcenderait les individus et les époques. En d’autres termes, nous avons affaire à une religion cohérente, animée par un dessein téléologique où le sort de l’individu ne compte pas au regard de celui de la "Umma" qui doit oeuvrer à la gloire de Dieu et, par-là, à la victoire finale de l’Islam. Au fond, un tel dessein n'a rien d'original puisqu'il ne diffère en rien de celui d'autres religions concurrentes ou d'autres idéologies hégémoniques. Mais dans l'Islam, il prend des formes insolites, ainsi le terroriste islamiste qui s'apprêterait à sévir aurait tendance à justifier son acte criminel par son intime conviction de n'être que l'humble exécutant de la volonté divine. Ailleurs, le même fanatique mépriserait le progrès, l'éducation, les droits humains ou l'égalité accordée aux femmes au motif qu'ils seraient incompatibles avec cette même volonté divine, dont il s'autoproclamerait l'instrument ! De ce qui précède, il en résulte une conséquence pour le moins inquiétante : ainsi, là où l'Islam est une réalité minoritaire, l’observateur neutre aurait toutes les raisons de n'y voir qu’une sorte de Jihad latent qui traverserait les siècles et les continents avec un même dessein, un même but, un même idéal : conquérir, faire souche et dominer.

Loin de moi toute tentation d'essentialiser les peuples sous domination musulmane, d'alimenter ainsi les théories complotistes ou d'avancer une quelconque hypothèse d’un équivalant islamophobe du « Protocole des Sages », il s’agit plutôt de mettre en perspective l'Islam de nos jours avec celui des premiers siècles dans le but d’appeler les uns et les autres à la vigilance et, en particulier, les autorités religieuses qui, dans beaucoup de pays musulmans, entretiennent systématiquement une image désastreuse de l’Islam et des Musulmans, une image qui porte lourdement atteinte à la majorité silencieuse des Croyants, qui n’aspire qu’à vivre en paix sa foi , sans pour autant l’imposer à autrui. En effet, il y a de quoi s’inquiéter devant la montée des intolérances quand on observe ce qui se passe en Arabie saoudite au sujet de l’application anachronique de la Charia ; en Afghanistan, au Pakistan, au Soudan, en Somalie et au Nigéria où sévissent ces mêmes pratiques d’un autre âge ; en Égypte aussi concernant le sort des Coptes et en Irak pour ce qui reste de l’une des plus vieilles communautés chrétiennes du monde. Même le Maroc qu’on croyait un îlot de tolérance dans un océan de fanatisme paraît, aujourd’hui, de plus en plus submergé par cette logique d’intolérance, laquelle s’est manifesté, jusqu’à présent, de manière plutôt discrète. Or, voilà que le très officiel « Conseil supérieur des Ouléma » vient d’émettre une fatwa réaffirmant la condamnation à la peine de mort pour tout Marocain qui aurait changé de religion, traduisez qui aurait quitté l’Islam (apostasie) [3].

Il est bien révolu le temps de la tolérance pragmatique d’un certain Ibn Battouta (1304 - 1377), qui avait occupé la charge de Qadi (Juge) dans les îles Maldives vers les années 1342. Le célèbre voyageur Amazigh et marocain raconte dans sa Rihla (Récit de voyages) [4] avoir été offusqué par la coutume des seins nus chez les femmes de ces îles [5] : "Je m'efforçais, écrivait-il, de faire bannir la pratique des seins nus et de les obliger à porter des vêtements décents ... mais je n'ai jamais réussis à obtenir satisfaction!"   

Devant la farouche opposition des femmes maldiviennes, décidées à défendre jusqu’au bout leur droit naturel, Ibn Battouta avait à peine réussi à obtenir leur accord pour qu’elles veillent à se présenter devant lui, en sa qualité de juge, en tenue décente. Piètre victoire pour notre Qadi Malékite ou petite concession pour ces Musulmanes, au caractère bien trempé, qui n’avaient pas attendu l'imposture des «femen» pour défendre leur liberté ? Après tout, la religion n’est-elle pas aussi une affaire de climat. Pour les populations de ces contrées tropicales, il devait certainement être inconcevable, voire irrationnel, d’adopter des codes vestimentaires et des habitus inadaptés à leur mode de vie insulaire.

Aujourd’hui, l’Islam de l’archipel des Maldives n’a pratiquement rien à voir avec celui de l’époque du grant voyageur Amazigh tangérois. Régi par une stricte application de la Charia, plus particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir du parti islamiste radical Adhaalath en 2012, il a notamment entraîné la condamnation d’une jeune adolescente au fouet pour crime de fornication après s'être faite violée par son beau-père [6]. Un bloggeur homosexuel [7] a, pour sa part, échappé de peu à une tentative d’assassinat. Faut-il y voir, là aussi, l'oeuvre patiente de cette même logique latente de tolérance/intolérance observable partout ailleurs en terre d’Islam et ce, dès que cette religion tend à devenir dominante ? C’est aux Musulmans, eux-mêmes, d’y répondre ; c'est n'est en aucun cas le rôle d'une certaine presse de caniveau qui a fait du racisme maghrébin et islamophobe son fond de commerce, en France et d'ailleurs. C’est aux adeptes de cette réligion et, plus généralement, à tous ceux qui sont soumis à son ordre politico-juridique qu’incombe la responsabilité morale de se déterminer face à ceux qui prétendent exercer une tutelle permanente sur eux et qui prônent, en leur nom, la culture de la violence, de l’intolérance et de la haine de l' "Autre". Après tout, ne dit-on pas qu' "il n'y a pas de cléricanisme en Islam" [ لارهبانية في الإسلام ] ?

Karim R’Bati : le 17 avril 2013

 

[1] L’ère des grandes conquêtes arabes s’étend entre 634 et 751. Elle débute par les premières tentatives de conquête de la Palestine et de l’Irak et sera marquée par deux victoires décisives en une même année (636) sur les deux empires de l’époque (l’empire byzantin en Syrie et l’empire de la Perse sassanide) : la  bataille d’Alaymouk allait ouvrir la Syrie  aux conquérants arabes, quant la bataille d’Qadissya, elle leur offrit l’Irak et l’Iran.

[2] Les « gens du livre » (Juifs, chrétiens et Zoroastriens), vivant en terre d’Islam, n’étaient pas persécutés. En revanche, ils avaient un statut de «Dhimmi» (protégés) et devaient s’acquitter, en échange, d’un impôt (jizya) ou capitation. Cette relation était régir, dès les premiers temps de l’Islam, en vertu de la Sourate At-tawba IX: verset 29 "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour du jugement dernier, qui n'interdisent pas ce qu'Allah et son Messager ont interdit et qui, parmi ceux qui ont reçu le Livre, ne professent pas la religion de la Vérité, et cela jusqu'à ce qu'ils versent la capitation par leurs propres mains en signe d'humilité". 

[3] http://fr.lakome.com/index.php/politique/646-apostasie-peine-de-mort-les-explications-du-conseil-superieur-des-oulemas

[4] Ibn Battouta, Tuḥfat al-nuẓẓār fī ʿağāʾib l-amṣār wa-ġarāʾib l-asfār, Dimashq : Dār al-Kitāb al-‘Arabī, 2012.

[5] Je dois à mon ami Mohammed Belmaïzi d’avoir porté à ma connaissance ce précieux détail, qu’il en soit remercié. M. Belmaïzi est l'actuel président de la section bruxelloise de l’Association Marocaines des Droits Humains (AMDH).

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