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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Émir Abdelkrim Khattabi, «Communiqué sur le projet de constitution marocaine de 1962» [ Document historique, traduit de l’arabe par Karim R’Bati ]

Publié par Karim R'Bati sur 30 Juillet 2012, 23:01pm

Catégories : #ANTHOLOGIE POLITIQUE

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 Préambule : Nous somme en 1962, Mohammed V venait de décéder un an auparavant et Hassan II qui lui succéda était en passe de faire adopter par voie de référendum le projet de la première constitution du Maroc moderne. Celle-ci, bien qu’elle fût considérée comme «absolutiste», par la gauche de l’UNFP, n’allait pas tarder à opposer deux conceptions de la légitimité, celle démocratique du «peuple électeur», à travers ses représentants, contre celle autocratique du Souverain «Commandeur des Croyant». Dans ce contexte, l’Émir Abdelkrim Khattabi publia depuis son exil cairote un communiqué à l’attention des Marocains, en guise de contribution à la clarification des enjeux non avoués d’un tel projet constitutionnel. On est frappé, à la lecture d’un tel document qui, à bien des égards, est d’une grande actualité ; en tout cas, nombres de thèmes le sont, même si le vocabulaire revendicatif a beaucoup évolué entre 1962 à 2011. Pourtant, l’éternel héros de la guerre du Rif (1921-1927), l’Émir Abdelkrim, est un homme de son époque, un homme pieux dont le discours reste marqué du début à la fin par quelques d’inférences à l’Islam. Loin d’être un effet oratoire, ces inférences se veulent un argument à double objectif : répondre, d’abord, au référent religieux sur le socle duquel Hassan II envisageait d’asseoir sa légitimité et, ensuite et c’est le plus important, s’adresser à des Marocains, d’identité et de culture musulmane, au moyen d’un discours susceptible d’être compris par eux. Pour le reste, l’Émir pense et écrit en tant que démocrate authentique, digne porte-parole des légitimes aspirations de son peuple à la liberté, à la dignité et à la justice.  (Karim R’Bati)

***

Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux,

Prière et salut sur notre Seigneur Mohammed,

Sur sa Famille et sur ses Compagnons.

On a beaucoup palabré, ces derniers temps, au sujet de la prétendue constitution [de 1962]*, imposée par les dirigeants, à Rabat, au peuple marocain. Une catégorie ultra-minoritaire [de personnes]* fait tout ce qui est en son pouvoir pour inciter les Marocains à voter oui, en les berçant dans l’illusion qu’une telle constitution serait le seul garant pour la stabilité du pays. Une autre catégorie, beaucoup plus nombreuse, opposée à cette même prétendue constitution, tente, elle aussi, de convaincre les Marocains que cette dernière n’est qu’une imposture parmi tant d’autres qu’utilisent depuis très longtemps les dirigeants marocains, dans le but d’induire le peuple en erreur et ce, en vue de contrecarrer la forte pression qu’il ne cesse d'exercer à travers sa lutte constante pour ses droits légitimes.

 Entre ces deux catégories, il en existe une troisième qui n’appartient ni à l’une ni à l’autre et qui évolue, pour ainsi dire, comme sur un nuage de confusion, ne comprenant rien aux événements qui se déroulent devant ses yeux et qui s’interroge ainsi : « Mais qu’est ce que c’est que cette polémique inventée de toute pièce autour de la constitution et, d’abord, qu’est qu’une constitution et à quoi ça sert ? » C’est que son seul souci est de satisfaire son goût prononcé pour les plaisirs, sans être le moins du monde au courant de ce qui se trame autour d’elle , qu’il soit bon ou mauvais pour le pays.

 La première catégorie ne nous concerne pas, puisqu’elle  a choisi pour elle-même, avec préméditation et en connaissance de cause,  la voie de l’imposture et du faux-semblant, faignant d’en ignorer les graves conséquences ; or l’histoire nous a appris que tous ceux qui on suivi cette voix ont été condamnés à la chute et à la disparition, que vous les ayez prévenus à l’avance ou pas. Quant à la deuxième catégorie, elle est dans la vérité, si toutefois la vérité avait un contenu ou une signification.

 Enfin, la troisième catégorie, c’est à elle que nous adressons, aujourd’hui, notre discours, dans l’espoir qu’elle se réveillera de son long sommeil, qu’elle parviendra, ainsi, à se libérer de sa résignation et de sa léthargie et qu’elle ôtera de ses yeux toute confusion sur la soumission et l’ignorance où elle s’embourbe à cause de son désintérêt vis-à-vis des affaires publiques ; or de telles affaires requièrent une conscience éveillée et un sens aigu du devoir chez tout être humain en tant que tel. En effet, ce dernier n’existe que pour œuvrer et pour penser à son intérêt personnel, idéalement inséparable de celui de son prochain. Tel est le but de la vie pour l’Homme ; Sinon, il n’y aurait pas de vie sur terre et l’homme n’y existerait pas non plus.  

 La vérité, c’est que, depuis trop longtemps, la nation marocaine n’a pas eu la chance de bénéficier d’un régime doté d’une constitution honnête, raison pour laquelle, elle a vécu sous le règne de l’anarchie et de l’insécurité et qu’elle n’a connu que des révolutions et des troubles sociaux. Avec le temps et avec l’évolution des choses, le peuple marocain a commencé à sentir le besoin d’instaurer une constitution pour la bonne gestion du pays. Un tel besoin s’est exprimé ... à travers la presse écrite, mais aussi par les luttes armées. En témoigne la récente guerre d’indépendance, menée par les Marocains, et qui n’a été que l’exacte expression de ce sentiment de besoin de liberté, dont nous avons parlé plus haut. Or, il n’y a pas de liberté sans constitution et  pas de constitution que celle de la nation, instaurée par le peuple et pour le peuple.

 Pour ma part, je ne vois pas dans le problème de la constitution [tel qu’il est posé actuellement]* un problème essentiel, compte tenu de la situation actuelle du Maroc et des Marocains. Le grand problème du peuple marocain, c’est qu’il ne se gouverne pas lui-même et ne dispose d’aucune marge de liberté pour exprimer ouvertement le fond de sa conscience ou de sa pensée. C’est qu’une constitution légitime pour le pays ne saurait advenir sans une commission ou une institution élue [i.e. constituante]*, donc représentative de toutes les tendances du peuple, sur une base juste, saine et sincère. Ce qui, hélas, n’existe pas actuellement au Maroc.

 Si vraiment des dirigeants du pays avaient l’intention d’accorder au peuple marocain son droit légitime de s’autogouverner, ils auraient œuvré pour favoriser les conditions nécessaires pour l’organisation des élections, en vue d’instaurer une institution élue, chargée d’élaborer un projet de constitution ; à condition aussi que ces élections soient précédés d’une période durant laquelle l’élite cultivée s’engagerait dans une campagne informative d’explication, d’orientation et de conscientisation des Marocains sur les implications politiques [d’une telle constitution]*.

 Mais comme les dirigeants actuels du Maroc n’ont pas entrepris préalablement ces sages mesures si nécessaires, il n’y a plus aucun doute  sur leur mauvaise foi, dès lors qu’ils ont imposé leur prétendue constitution au peuple marocain. Par conséquent, cette dernière est nulle et non avenue dans ses fondements mêmes et, de plus, sans aucune légitimité. Pour cette raison, elle ne pourrait aucunement constituer une source valable pour des lois que les citoyens seraient censés respecter.

 Cela d’une part et d’autre part, les dispositions de cette constitution octroyée sont contraires aux us et coutumes ancestrales du peuple Marocain, sachant que le pouvoir héréditaire n’est pas du tout conforme aux préceptes de l’Islam, ni de près ni de loin. Pour preuve, lorsque l’Auguste Messager de Dieu (Prière et Salut sur Lui) était sur le point de rejoindre son ultime demeure auprès d’Allah, il n’a désigné aucun membre de sa famille pour lui succéder. De même, ses premiers Califes n’ont fait que suivre cette voie […]

 Conformément aux principes de l’Islam, les Califes doivent être élus par un collège de Sages, sous réserve que les membres de ce collège soient sincères et bons croyants et à condition aussi qu’ils soient respectueux des commandements et des interdits divins, dans leurs actions comme dans leurs intimes convictions; ce qui leur permet de choisir, en dehors de toutes autres considérations, celui qui est censé être le plus apte parmi eux à les gouverner. Et nous entendons par le pus apte, celui qui devra être le plus pieux. D’ailleurs, les conditions de la vertueuse gouvernance califale [ou de la commanderie des Croyants]* sont bien connues, puisqu’elles sont clairement établies dans les recueils de la jurisprudence musulmane (Al-Fiqh).

 Or ces conditions ne sont pas remplies chez ceux qui ont rédigé l’actuelle constitution, nous n’en sommes pas du tout convaincus. À titre d’exemple, celle-ci octroie au chef de l’état le droit de signer des accords [internationaux]*, de déclarer la guerre, etc., et tout cela est très dangereux. Dans un passé très récent, nous avons vu comment nos dirigeants nous ont vendu à vil prix, parce qu’à l’époque les coutumes du pays, faisant office de constitution [non écrite]*, leur accordaient le droit de disposer des affaires de la nation comme bon leur semblait. Par conséquent, qu’est ce qui nous garantit que nos dirigeants actuels  ne nous trahiraient pas comme leurs prédécésseurs et aïeuls ?

 Il aurait été plus judicieux de mettre les affaires qui engagent le Maroc sur le plan extérieur entre les mains des représentants authentiques du peuple marocain, comme c’est le cas pour les nations qui se respectent. Par ailleurs, la prétendue constitution actuelle accorde au chef de l’état le droit de nommer non seulement le premier ministre, mais tous les autres ministres. Tandis qu’il n’est pas comptable de ses actes, malgré le fait que la logique et la cohérence imposent aux auteurs du projet de l’actuelle constitution de limiter les prérogatives du chef de l’état. Par exemple, qu’il lui soit accordé le droit de nommer un premier ministre parmi le parti qui aurait bénéficié de la confiance du peuple, lequel premier ministre désignerait, à son tour, ses collaborateurs au sein du pouvoir exécutif, sous réserve toutefois que ce pouvoir soit soumis au contrôle du parlement et ce, pour se prémunir contre toute velléité de se jouer du destin de la nation par une seule personne ou par un clan de personnes à des fins d’ignobles intérêts personnels.

 Nous le redisons, encore une fois : après que le peuple ait revendiqué avec détermination une nouvelle constitution, la prétendue loi fondamentale actuelle n’a été élaborée que pour l’induire en erreur, pour le trahir et parce que les dirigeants avaient peur que les revendiquions de ce peuple ne franchent le seuil des paroles pour réclamer justice par des actes concrets. Nous ajoutons que le peuple marocain, lorsqu’il exige une constitution, il exige en fait à travers celle-ci le seule moyen qui puisse lui garantir une justice sociale. Si les dirigeants du pays avaient une once d’intelligence, ils auraient fait en sorte de lui réduire les distances, en œuvrant pour l’instauration de cette justice que les Marocains appellent de leurs vœux. Dans ce cas seulement, on pourrait garantir aux dirigeants de ne plus être accusés d’ourdir des complots, car les principes de notre constitution, nous les Musulmans,  résident dans le Coran et dans la Sunna de son Prophète, paix et salut sur lui.

 Abdelkrim Al-Khattabi : Le Caire, le 30 novembre 1962

[ Traduit de l’arabe par Karim R’Bati ]

[…] * : Suggestions du traducteur.

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