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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Enquête sur les Djinns, les ‘Afârit et les Tamasih d’Abdelilah Benkirane

Publié par Karim R'Bati sur 28 Mars 2013, 14:17pm

Catégories : #ESSAIS

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Il y a quelques mois, le chef du gouvernement marocain, le PJD-iste Abdelilah Benkirane, avait suscité la polémique par sa dénonciation de certains responsables parmi l’élite corrompue du pays en les qualifiant de ‘Afârit (Djinns)  et de Tamasih (crocodiles). De l’eau a coulé sous les ponts, depuis lors, sans que M. Benkirane daigne appeler ces derniers par leurs vrais noms. Cette enquête vise à apporter un tant soit peu de clarté au discours fumeux du ministre marocain et ce, par l’étude de ses implications sur le plan de la réception (auprès de ses destinataires). En somme, il sera question d’interroger chacune des deux expressions au regard de son arrière-plan symbolique, en essayant de dégager quelques hypothèses d’interprétation, parmi lesquelles le lecteur choisira celle qu’il jugera la plus appropriée. Bref, qui sont ces ‘Afârit et qui sont ces Tamasih ?  

Les ‘Afârit (pluriel du mot arabe «‘Ifrit») sont des créatures surnaturelles. De substance ignée [i], tout comme «Ibliss» (Satan), elles sont susceptibles d’être soumises aux volontés de ce dernier et, au même titre que les Djinns dont ils font partie [ii], les croyances religieuses au Maroc (terre d’Islam) les conçoivent en tant qu’Êtres invisibles et redoutables. Bien que leur existence n’a jamais été scientifiquement prouvée dans la réalité empirique, ils sont considérés dans l’imaginaire populaire comme des créatures à part entière, vivant sur terre, dans un monde pour ainsi dire parallèle, sans possibilité de contact ni d’échange, sauf à de rares occasions ; lesquelles occasions appartiennent plutôt à l’univers du conte oral ou à celui des rêves ; c’est-à-dire au récit rapporté ; en aucun cas au témoignage direct et probant.  

Souvent, telle victime de troubles psychiques ou sujette à des hallucinations peut être persuadée d’être possédée par un Djinn. Ailleurs, un bonimenteur prétendrait entretenir un occulte commerce avec ces invisibles suppôts d’Iblis à des fins de guérison de celles et de ceux qui en sont affectés ; un autre Marabout aurait été jusqu’à vendre son âme à ce dernier contre la promesse de quelque trésor caché. Dans tous les cas de figure, le monde parallèle des Djinns et des ‘Afârit ne peut proliférer que là où règne l’ignorance, l’irrationnel et les superstitions. Inversement, l’empire de ces créatures paranormales tend à se rétrécir, comme peau de chagrin, à mesure qu’évoluent les indices de développement humain, et notamment le taux d’alphabétisation, jusqu’à disparaître complétement là où triomphe la raison rationnelle, les conquêtes scientifiques, la démocratie laïque, les libertés fondamentales et autres valeurs universelles des droits de l’homme.  

Il n’en demeure pas moins vrai que les Djinns et les ‘Afârit ont été cités à de nombreuses reprises dans le Coran [iii], notamment dans la sourate XXI : Al-Anbiyâ’, où ils sont représentés, à travers la parole divine, en tant que diables, des Chayâtîn, mis à la disposition du Prophète et/ou roi Salomon[iv], à qui ils servirent d’ouvriers.

« [81] Et (NOUS avons soumis) à Salomon le vent impétueux qui, par son ordre, se dirigea vers la terre que Nous avions bénie. Et NOUS sommes à même de tout savoir, [82] et parmi les diables il en était qui plongeaient pour lui et faisaient d'autres travaux encore, et NOUS les surveillions nous-mêmes. »

Ailleurs, on rapporte [v] que le Prophète Muhammad, alors qu’il récitait le Coran lors d’un voyage nocturne dans le désert, il fut interrompu par un groupe de Djinns qui l’écoutait religieusement et qui s’était présenté à lui pour se convertir à l’Islam. Quelques temps après, leurs dignitaires se rendirent, à la Mecque, auprès du Prophète pour lui déclarer leur allégeance, leur bay‘ah, à un endroit qui porte aujourd’hui le nom de «Masjid Al-Jin» (la mosquée des Djinns). Généralement, les Djinns vénèrent Dieu, à l’exception notoire d’Iblis (Satan) [vi]. Ils peuvent être Musulmans ou d’autres religions et avoir des prophètes parmi eux [vii], mais ils restent fidèles à l’esprit de l’Islam, respectueux de son prophète. Il existerait même des Djinns non croyants [viii]. Enfin, certains Djinns sont beaux, d’autres, comme les Ghoûl et les ‘Afârit sont horribles et hideux [ix].  

 

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Je ne sais pas si le chef du gouvernement marocain, l’islamiste makhzeno-compatible Abdelilah Benkirane, pense à cet arrière-plan, quand il évoque les ‘Afârit, pour désigner - sans pour autant les nommer - ceux qu’il considère comme les auteurs des abus d’autorité et de corruption au Maroc ; ce qui est certain, c’est que le bonhomme ne parle pas pour ne rien dire ; ce qui est encore plus sûr, c’est qu’il doit connaître ces versets coraniques et bien d’autres encore qui évoquent le Chaytân, les ‘Afârit et autres Djinns. En tout cas, il ne fait que s’exprimer au travers d’un symbolisme ancré dans la cuture populaire du Maroc profond. Mais, sur un tout autre niveau, il donne l’impression de manier, consciemment ou inconsciemment, un symbolisme lourd de sens, dont il ne réalise même pas la portée et, encore moins, les implications sur la réception de son propre discours politique.  

De fait, dans sa rhétorique dignes des bonimenteurs de la place Jama el-Fnaa, Benkirane ne mentionne pas que les ‘Afârit, il parle aussi des Tamâsih (les crocodiles), associant les deux figures symboliques dans le même énoncé, pour pointer les mêmes personnes, sans pour autant avoir le courage de nous expliquer qui est qui. Mais quels rapports y a-t-il alors entre ces deux créatures monstrueuses, pourtant si distinctes : les unes invisibles ou inexistantes dans la réalité factuelle, alors que les autres sont bien réelles ? Comme chacun sait, les crocodiles sont des prédateurs au sang-froid, des monstres voraces, qui vivent partiellement sous l’eau, remontent subrepticement à la surface en quête de nouvelles proies, qu’ils prennent par surprise. Dans ce don hors paire de la dissimulation, dans cette fatale cruauté, résiderait peut-être un des rares points communs qui puissent exister entre les tamâsih et les ‘Afârit. Enfin, comme ces derniers, le crocodile est le seul animal qui, au milieu des eaux, peut voir sans être vu !  

Pour autant, les crocodiles sont avant tout des monstres primitifs, redoutables comme la fatalité, inéluctables comme la mort qui met un terme à la vie, par un simple coup de mâchoire [x]. Dans l’Égypte des Pharaons, ils étaient considérés comme des animaux craints et vénérés et leur sacralité était placée sous les hospices du Dieu crocodile Sedec, «Seigneur du lac», dévorateur des âmes qui n’ont pu se justifier et qui ne seront plus qu’ordure dans son ventre [xi]. Dans l’imaginaire occidental, les crocodiles sont le symbole par excellence de l’hypocrisie et de la duplicité [xii]. Leur position intermédiaire entre la terre et l’eau en faisait l’incarnation même des contradictions fondamentales de la nature : symboles de fécondité, dans leur rapport à l’élément liquide, ils sont aussi symbole chtonien de la cruauté de la nature vicieuse, qui dévore tout et détruit la vie. Cette image archétypale plonge ses racines dans la bible où le crocodile apparaît sous les traits du Léviathan, monstre du chaos primitif (Livre de Job, 3 : 8, 40 : 25, 41 : 1). Quant à la psychanalyse, elle en fait un symbole archaïque des pulsions primitives, une «manifestation vivante des forces obscures qui […] opposent leurs élan destructeur aux espoirs humains» [xiii]. Dans cette optique, les dents acérées du crocodile et la cruauté de sa pulsion destructrice représentent l’expression même du fantasme de castration.  

 

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Pour ce qui est des cultures musulmanes, il existe bien de nombreuses espèces animales citées dans le Coran, pas moins de vingt sept répertoriés dans un document PDF sans mention d’auteur (voir lien ci-dessous) [xiv], mais les crocodiles n’en font pas partie. Ces créatures comme d’autres espèces vivantes appartiennent surtout au monde des rêves. Dans ce registre symbolique, il existe, d’après un Hadith du Prophète Muhammad, trois catégories de rêves : les rêves véridiques (émanation de Dieu), les rêves équivoques, véhiculant des pulsions humaines et, enfin, les rêves sataniques inspirés par le diable ou par un de ses suppôts. L’érudit arabe Muhammad Ibn Sirîn (654 - 731), contemporain de l’Imam Ibn Malik et auteur du «Kitâb tafssir al ahlâm» (Le livre de l’interprétation des rêves), reste fidèle à cette subdivision tripartite : selon lui, il existe trois sortes de rêves en Islam : le rêve véridique (rahmani), le rêve représentant un désir personnel (nafsâni) et le rêve provenant du diable (shaitâni). Que symbolise donc la figure du crocodile dans le rêve du fidèle musulman ? Mais d’abord, à quelle catégorie onirique appartient cette figure ? Certainement pas à celle des rêves dits véridiques, ni à celle exprimant des passions intimes, reste donc la troisième catégorie, celle des rêves dits sataniques. Cela dit, dans la culture populaire et particulièrement chez les initiés en onirocritique musulmane, le crocodile est un symbole polysémique et peut incarner, selon les contextes, un représentant de l’autorité, un policier, un traître, un voleur, un commerçant malhonnête ou un marchant injuste ou tyrannique.  

Que faut-il déduire de tout ce matériel interprétatif? Que le citoyen lambda doit être un expert en interprétation des symboles pour deviner qui sont ces ‘Afârit et ces Tamasih dont parle Benkirane ? Qu’est ce que c’est que cette rhétorique politicienne unique au monde ? Le Maroc serait-il dirigé par les Djinns ? Pour le chef d’un parti politique, qui s’était engagé lors des élections législatives de novembre 2011, avec un slogan choc, «ta voix [est] ta chance contre la corruption et le despotisme», revenir quelques mois plus tard justifier ses échecs par une pirouette verbale digne des hlaqiya de la place Jema al Fna, voilà qui est insultant pour l’intelligence des Marocains, voilà qui est inquiétant pour leur avenir.

Qu’attendre du chef du gouvernement d’un état qui se veut moderne, contraint de se rabattre sur le registre de l’irrationnel et des superstitions populaires pour tenter de justifier son impuissance, en invoquant le caractère surnaturel de ceux qu’il avait pour mandat d’éradiquer ou, pour le moins, d’empêcher de nuire ? Il n’avait qu’à s’adresser aux «représentants de la Oumma» et leur dire : «Rja fel’Allah, je n’y peux rien contre la hantise de ces créatures diaboliques» et tout le monde aurait compris son message, apprécié sa franchise et compati à son drame intérieur.  

 

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Pourtant, quelque chose me dit que le cas de notre chef du gouvernement pourrait être bien plus complexe qu’on ne le pense. S’il adopte un tel registre, c’est certainement parce qu’il cherche à se faire comprendre par-delà les interdits langagiers que lui impose sa fonction, d’où son recours à un langage codé qui ne serait compris que par les initiés. Mais alors quel dispositif interprétatif faut-il déployer pour retrouver le sens latent de son énoncé ? Celui de l’imaginaire occidental en vertu duquel les crocodiles qu’il invoque se reconnaîtraient à leur caractère fourbe, hypocrite et cruel ? Ou celui de la psychanalyse qui verrait dans la référence à ces monstres un aveu d’impuissance, révélateur d’une résurgence inquiétante du complexe de castration chez Abdelilah Benkirane ? Par ailleurs, quel univers de croyances religieuses serait le plus adapté à ces résultats : le Léviathan du livre de Job, les rêves sataniques en Islam ou, encore, la signification des rêves de crocodiles dans l’onirocritique musulmane ? [xv]  

Sans pousser la réflexion à ce stade avancé, on pourrait se contenter de considérer le propos de Benkirane dans l’optique de son populisme débonnaire. Après tout, comme beaucoup de Marocains, pourquoi ne serait-il pas imbibé, lui aussi, de cette culture rétrograde des Djinns, des Charlatans et des Saints Marabouts ? Les invoquer dans son discours politique serait ainsi motivé par sa volonté de se faire comprendre par la majorité inculte et analphabète de sa clientèle électorale. Mais alors, si l’on devait régresser à ce degré zéro de la parole politique, si le citoyen ordinaire en est réduit à être accablé par un tel registre, pourquoi ne serait-il pas alors en droit de s’interroger sur l’état de santé du chef du gouvernement de son pays : quelle est la nature des rapports qu’entretiendrait ce dernier avec cet univers surnaturel ? Est-il hanté par un de ces rêves sataniques dont parlait Ibn Sirîn ? Serait-il possédé par les ‘Afârit et, si oui, les vaincra-t-il ou finira-t-il, comme d’autres avant lui et après lui, par leur vendre son âme en échange de quelques avantages terrestres ?

Karim R’Bati : Berne, le 28 mars 2013

 

[i] « [14] Il a crée l’homme d’argile sonnante comme la poterie ; [15] et il a crée les djinns de la flamme d’un feu sans fumé » ; Le Coran, sourate Ar Rahmane, LV : versets 14 - 15.

[ii] « Un ‘Ifrit [redoutable] parmi les Djinns dit : Je te l’apprendrai avant que tu ne te lève de ta place : pour cela, je suis fort et digne de confiance », ibid., sourate An-Namnl, XXVII : 39.

[iii] Cf. Sourate An-Naml (Les fourmis), XXVII : versets 16 – 19 ; sourate Saba, XXXIV : versets 12-13 ; sourate Sâd, XXXVIII : versets 36-39.

[iv] Salomon est cité dans la bible en tant que roi d’Israël, tandis que dans le Coran, il est reconnu comme roi, prophète et fils Du prophète David. Le récit coranique attribue à David la réception du «Zabur».

[v] In Dictionnaire encyclopédique de l’Islam, Bordas, Paris, 1991 ; p. 208.

[vi] Malek Chebel, Dictionnaire encyclopédique du Coran, Fayard, Paris, 2009 ; p. 126.

[vii] « Ô communauté des djinns et des humains, ne vous est-il pas venu des messagers, choisis parmi vous, qui vous ont raconté Mes signes et averti de la rencontre de ce jour ? » ; sourate Al-An‘am, VI : verset 130.

[viii] Dictionnaire de l’Islam : Religion et civilisation ; éd. Encyclopédia Universalis & Albin Michel, Paris, 1997 ; 240.

[ix] Op. cit Dictionnaire encyclopédique de l’Islam).

[x] Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, éd. Robert Laffont, Paris, 1997 ; pp. 315  - 317.

[xi] Ibid.

[xii] Ne parle-on pas de «larmes de crocodiles», dont l’hypocrite peut escompter quelque avantage ! 

[xiii] Georges Romey, Le guide des rêves, éd. Albin Michel, 2003 ; p. 108.

[xv] Cf. supra.

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