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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Génocides et Mémoire : pour une éthique à géométries invariables

Publié par Karim R'Bati sur 25 Janvier 2012, 16:41pm

Catégories : #ACTUALITÉ

Par : Karim R’Bati & Salah Elayoubi

 

 

Geno.1.Senat.Fr.jpg

 

Lundi soir, le sénat français adoptait, par cent vingt-sept voix contre quatre-vingt-six, la loi sur la pénalisation de la négation du génocide arménien. Signe de profonde division sur ce dossier arménien, deux cent trente-sept sénateurs, seulement, sur les trois cent quarante-sept, que compte le Sénat, ont pris part au vote. Beaucoup d’hommes politiques français, particulièrement dans les milieux de l’UMP, estimant, en effet, qu’il va aggraver les relations entre la Turquie et la France. Désormais entrée en force, après son adoption par l’assemblée nationale française, la loi prévoit une peine d’un an d’emprisonnement, assortie d’une amende de 45 000 Euro, à l’endroit de toute personne qui nierait l’existence de ce génocide. La communauté arménienne de France et le peuple arménien, dans son ensemble, ne cachent pas leur satisfaction. Un pan tragique de leur histoire a été reconnu, avec l’égard et la dignité qui siéent aux causes sacrées.

De leur côté, les turcs n’en finissent plus de fulminer contre une loi qu’ils qualifient de «raciste et d’électoraliste». Mardi, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, lors de son intervention hebdomadaire, auprès des parlementaires de son groupe est monté, une fois de plus, au créneau. Dans un discours d’une rare virulence, il a traité le texte de «discriminatoire» et de «raciste». Il est même allé jusqu’à le considérer comme un «massacre de la liberté de pensée», brandissant, une fois de plus, la menace de représailles contre la France. La Turquie, qui refuse le terme de génocide, reconnaît des massacres ponctuels qui auraient entraîné la mort de cinq cent mille Arméniens. Le glissement sémantique est de taille, puisqu’une reconnaissance du génocide entraînerait, de facto, la responsabilité directe de l’Etat turque, dans l’accomplissement de tueries de masse, décidées au plus haut niveau de son administration.

L’aveu de génocide pourrait, ainsi, ouvrir la voie à des réparations, extrêmement lourdes aux descendants des victimes, parmi lesquelles les restitutions des terres. Bien que le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, aura beau rassurer, ici ou là, affirmer, haut et fort, que «la loi ne s’attaque pas à la Turquie », ou encore appeler les turcs au dialogue et à la retenue, il n’en demeure pas moins, que le vote de ce 23 janvier 2012, en rappelant les crimes de son passé colonial, à une Turquie amnésique, jette l’opprobre sur ce pays, qui pensait avoir fait oublier à la communauté internationale, les turpitudes de son empire défunt, comme on enfouirait de la poussière sous le tapis.

Toutes considération mise à part, cette loi votée sur sol français n’a aucune prétention universelle et n’aura certainement pas vocation à figurer, un jour, dans le corpus du droit international ; ce serait, ouvrir la boîte de Pandore à tous les autres peuples victimes de génocides. En effet, la nouvelle loi française ne saurait être appliquée qu’en cas de délit de négationnisme constaté et/ou dénoncé, sur le territoire de la république. Dans ce cadre, il convient de préciser que la définition juridique du terme «génocides», ne s’applique qu’à ceux reconnus par la justice française et en tête desquels, figurent la shoah, déjà encadrée par la redoutable loi Gayssot, du 13 juillet 1990, et depuis le 22 décembre dernier, le génocide arménien de 1915.

En dépit de la compétence limitée de cette loi, la France, en agissant ainsi, s’est honorée à rappeler au monde sa vocation universaliste de patrie des droits de l’homme et des valeurs de démocratie, qu’elle n’a de cesse de défendre, Urbi et Orbi. Sans doute n’a-t-on pas encore, tout-à-fait, réalisé la portée historique réelle, de ce vote, arraché, en cette sombre nuit de l’hiver 2012, par une brassée d’hommes et de femmes, épris de liberté et de justice, à un moment où tant de «damnés» cherchent la lueur du phare, qui les extirperait des ténèbres de l’absolutisme et de l’injustice.

En cela, le texte voté au sénat français a le mérite du courage. Il a, également, celui de l’audace, à un moment où la crise économique qui étrangle l’Europe, conduit ses Etats à privilégier les intérêts supérieurs, qu’ils soient économiques, politiques ou géo stratégiques, plutôt que l’empathie envers les souffrances des populations voisines. Même si certains esprits chagrins seraient tentés à ne  reconnaitre à cette loi qu’une valeur symbolique, elle pourrait bien inspirer d’autres initiatives salutaires, pour quelque humanité, en proie aux griffes de quelque dictateur, assoiffé de pouvoir, quelque part, au fin fond de notre vieille planète. Mais allons encore plus loin dans l’analyse des implications d’une telle loi.

Si le parlement français s’estime autorisé à adopter une loi reconnaissant un génocide, qui s’est déroulé à plusieurs milliers de kilomètres de son territoire, n’est-ce pas, là, un immense motif d’espoir, pour d’autres peuples ayant subi le même sort que le pauvre peuple arménien : tels les Indiens d’Amérique du sud, décimés par les conquistadors espagnols ou leurs lointains cousins du Nord, les Peaux-rouges, ou encore les Aborigènes d’Australie, sans oublier l’infâme traite négrière ? Autant de victimes des crimes contre l’humanité de l’«homme blanc» n’auraient-ils pas droit à une reconnaissance similaire ? Pourquoi un tel vote, sur un objet aussi éloigné, dans le temps comme dans l'espace, ne ferait-il pas jurisprudence, pour des génocides beaucoup plus proches, sur les plans historique et géographique ? Palestiniens, Algériens, Hutus, Rifains pourraient-ils, un jour, bénéficier de la même tribune sénatoriale ? Ou alors, ces peuples seraient-ils des sous-hommes qui ne mériteraient pas la «compassion désintéressée» des élus français ?

Et, sous réserve que l’exigence morale de toute nation – lui imposant, entre autres, le culte de son passé - n’entre pas en contradiction avec celles d’autres nations, un minimum d’honnêteté intellectuelle et de sens de l’éthique n’imposent-t-ils à l’humanité entière un strict devoir de mémoire ? Toute dénégation de crimes avérés, toute tentative de réécriture de l’histoire ou toute diabolisation unilatérale de «l’Autre» ne sauraient empêcher les peuples de transmettre leurs mémoires aux générations futures. Et contre cela, aucune falsification des faits historiques, ni aucune mémoire à tendance hégémonique ou à géométries variables n’y pourront quoi que ce soit.

Salah Elayoubi & Karim R'Bati: Genève, le 25 janvier 2012

 

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 Génocide arménien (1915)

 

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Génocide colonial (Algérie, 1945)

 

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Génocide des Rifains, pendant la guerre du Rif (Maroc, 1921-1926)

 

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Génocide des Hutus (1994)

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