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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


«La source des femmes» ou la réinvention de l'Orient

Publié par Karim R'Bati sur 15 Décembre 2011, 16:53pm

Catégories : #CULTURE

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Bien avant sa sortie officielle, le dernier opus du réalisateur franco-roumain Radu Mihaileanu, «La source des femmes», a su faire parler de lui, à tel point que le bouche-à-oreille a merveilleusement fonctionné. L’effet d’attente était au rendez-vous et le grand public avec. En cause, l’audace de l’argument fictionnel du film : une libre- adaptation d’une comédie d’Aristophane, Lysistrata, écrite aux alentours de l’an 411 av. J.-C. Pour rappel, la belle athénienne Lysistrata, affectée par la guerre que livrait Athènes à Sparte, conçut un stratagème consistant à convaincre les femmes des cités grecques de déclencher une grève totale du sexe, jusqu’à ce que les hommes cessassent de faire la guerre.

L'on pouvait y voir un défi insurmontable et, peut-être même s’interroger sur le traitement que le scenario du film allait faire d’un tel argument qui plus est, adapté à une société musulmane aussi conservatrice que phallocrate. Mais d’ores et déjà, l’intention de départ est bonne, la cause défendue mérite le plus grand respect et l’adaptation de l’idée à un contexte qui s’y prête à merveille est tout à fait originale. Bref, tout semble suggérer la rencontre fortuite de ces quelques rares conditions qui font la recette des bons films. Mieux encore, en cette fin d’années 2011, qui aura été marquée par les révolutions arabes, on pourrait même y voir une possible portée politique : celle, précisément, du rôle déterminant des femmes dans l’évolution des sociétés musulmanes en général et dans le printemps arabe en particulier. Horizon d’attente, allais-je ajouter, en parfait écho avec ma mémoire spectatorielle marquée par le souvenir d’un Radu Mihaileanu que j’ai appris à apprécier avec des chefs d’œuvres d’humanisme comme «Va, vis et deviens» (2005) ou «Le concert» (2009).

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[Eugène Delacroix, Les femmes d'Alger (1834), Musée du Louvre, Paris]

«La source des femmes», comme œuvre cinématographique, allait-elle confirmer l’horizon d’attente du spectateur ordinaire que je suis ? On aura toutes les raisons de le croire : d’abord l’intrigue qui campe le décor dans un village maghrébin, de tradition musulmane, peut être considérée,  à juste tire, comme un choix judicieux. Un tel choix suscite, à bien des égards, la curiosité et rappelle tout un cortège d’images liées à la poétique du cinéma d’aventure et des grands espaces, mais aussi à celle du cinéma de genre. De même, l’enjeu dramatique, librement inspiré d’Aristophane, qui présente ici la grève des femmes comme ultime moyen de pression sur les hommes, pour les forcer à aller chercher de l'eau dans une source difficile d’accès, colle parfaitement à une certaine réalité du monde représenté.

Moyennant ces quelques adaptations aux réalités locales, tout comme la représentation des figures de l’autorité ou la peinture crédible de l’influence des télés novelas latino- américaines sur les femmes de ce village suspendu entre temps anciens et une certaine modernité, tous les ingrédients semblent être réunis pour réussir une belle adaptation cinématographique. Pourtant, «La source des femmes» n’a été qu’un ratage à tous les niveaux. Entre autres, dans le choix d’un lieu, un village de l’arrière-pays Amazigh niché dans les montagnes du moyen Atlas, où les habitants parlent un arabe plutôt urbain. Mais si l’on prête un peu plus l’oreille à leurs échanges, on se rend vite compte qu’une partie pratique un dialecte marocain quand l’autre s’exprime en parler algérien, le tout dans un village berbère du sud marocain où les femmes sont habillées en costumes des "Jeblies" de la province de Tanger (au nord du Maroc). Nous sommes loin du cinéma réaliste : loin aussi bien du réalisme radical d'un film comme The passion (Mil Gibson) où l'on parlait en araméen, que d'un certain réalisme poétique, qui accorde une attention particulière au milieu et aux personnages qui l'habitent.

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 [Jean-Auguste-Dominique Ingres, Le bain turc (1862), Musée du Louvre, Paris]

Ce n’est qu’un détail anodin, m’objecterait-on, surtout pour un public de non arabophones qui n’a que faire de ces petites nuances secondaires, pour ne pas dire invisibles et, pour tout dire, sans importance pour l’intelligence de la narration filmique. Seulement, ce même détail ou cette incohérence n’en contribue pas moins à briser l’élan identificatoire du spectateur maghrébin, qui assiste impuissant à une représentation qui n’a rien à voir avec une des facettes de sa propre culture, mais qui, en même temps, lui est imposée au travers du prisme de «l’Autre». Comme si l’on était condamné d’avance à n'avoir de représentation de nous-mêmes que celle qui nous est imposée par cet "Autre". Au-delà de ce cadre de réception non dépourvu d’imageries orientalisantes, ce détail est, à lui seul, révélateur d’un concept de la mise en scène dénué de toute vision de l’intérieur, privé de tout point de vue ou de toute représentation du Maghrébin sur son propre univers.

Certes, Radu Mihaileanu connaît très peu l’univers culturel de «La source des femmes» - ça se voit - et il pourrait bien s'en justifier au nom d'un certain cosmopolitisme ou plutôt au nom d'un certain hégémonisme universaliste, bien français celui-là, mais il n'en demeure pas moins vrai qu'une prise en compte, d’une façon ou d’une autre, de cette vision de l’intérieur aurait certainement été déterminante pour une meilleure approche cinématographique.

 Karim R'Bati: Outlandish, le 15 décembre 2011

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