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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Mahmoud Hussein, «L’émergence de l’individu dans les sociétés du sud» (2000) [Version partielle]

Publié par Karim R'Bati sur 18 Janvier 2012, 02:07am

Catégories : #ESSAIS

PRÉLUDE : Cet article édifiant m’à été révélé il  y a onze ans déjà, dans la foulée des événements tragiques du 11 septembre, auxquels il est antérieur d’au moins une année. Sa relecture dans le présent contexte du printemps des peuples arabes laisse entrevoir sa grande pertinence en vue d’une meilleure appréhension des grandes enjeux politiques du Monde arabe d'aujourd'hui ; enjeux qui se cristallisent, d’une part, dans le devenir contraint des libertés individuelles sous nos latitudes et, d’autre part, dans le défi que pose l’Islam politique sous toutes ses formes à tous les aspirants à la démocratie laïque dans les sociétés à majorités musulmanes. Au regard de cet intérêt, j’ai décidé d'en retranscrire de larges passages, pour les mettre à la disposition du lecteur francophone du monde arabe et d'ailleurs. Karim R’Bati  

INTRODUCTION

Les sociétés du tiers-monde semblent prises de vertige. Elles n’en finissent pas de se chercher et, pour la plus part d’entre elles, se trouvent de moins en moins. Plus elles croient avancer, plus il leur apparaît qu’elles régressent […] De fait, ces sociétés auront tout essayé, depuis qu’elles se sont confrontés au défi de la société industrielles occidentale […] Ils ont tout essayé, disions-nous. Le refus et l’acceptation de la servitude, la collaboration et la révolution, le culte du passé et le pari de l’avenir. Puis, une fois le colonisateur parti, la méfiance ombrageuse et la confiance renouvelée, l’ouverture au marché mondial et la fermeture des frontières, les thèses libérales, les thèses socialistes, le parlementarisme et la dictature. Enchevêtrement d’impuissances sur fond d’extraversion économique, télescopage d’univers mentaux et matériels largement inconciliables et cependant vécus ensemble, en une interminable déchirure. Déchirure qui trahit à la fois la difficulté d’être et le refus de cesser d’exister. Comprendre ces sociétés, c’est les surprendre en train de se transformer, dans un épais réseau de liens politiques, culturels, économiques, défini en dehors d’elles - mais où elles continuent à frayer dans le noir, comme par une sorte d’instinct de survie collective, les pistes souterraines d’un territoire propre, d’une histoire qui soit la leur. Comment saisir, au plus près, la réalité concrète de cette quête ? Comment détecter la blessure secrète, le lieu d’où s’entend, le plus discrètement, le plus distinctement, la pulsion désordonnée, le chaotique mariage des contraires qui se poursuit au cœur de ces sociétés à l’heure actuelle ? 

QUEL OUTILLAGE CONCEPTUEL ?

[…] Pour saisir le frémissement profond de ces sociétés et par là pénétrer au cœur de leurs incapacité présente à se mesurer aux sociétés industrielles - il nous paraît nécessaire d’observer les interstices de la réalité sociale, son maillage cellulaire, sa micro-organisation. La métaphore biologique nous semble particulièrement adéquate : c’est au niveau des gênes qu’il faut tenter de suivre les processus de changement. À partir de la communauté traditionnelle - village, quartier, tribu, clan ? Individu moderne ? ou, entre les deux, phase de transition, formation de l’individu moderne à partir de la communauté traditionnelle ? […] L’individu n’est certes pas une découverte récente. Il se trouve partout, désormais, dans la plus part des sociétés. Il est même à ce point présent, qu’il va tellement de soi, qu’on a tendance à ne plus voir le problème qu’il pose. Dans les sociétés du sud, en particulier, on le regarde déjà comme  s’il avait toujours existé. C'est-à-dire qu’on oublie d’où il vient et comment il est venu. On oublie qu’il commence à peine d’exister. Ce qui pose, justement, un immense problème.

LA NOTION D’INDIVIDU

[…] On a implicitement tendance à prêter à l’individu actuel dans le sud un profil comparable à celui de l’individu dans la société industrielle -  avec une conscience aussi naturellement disponible pour l’aventure moderne. Alors que cette conscience rescapée de toutes les épreuves vécues depuis le siècle dernier, est une conscience torturée, écartelée entre plusieurs systèmes de repères ; et que l’individu qui s’affirme à travers elle est un être inachevé, vulnérable, à la visibilité limitée, à l’initiative titubante, à la créativité largement bloquée. Nous nous proposons ici d’explorer les cheminements par lesquels l’individu du sud est devenu ce qu’il est ; d’apprécier dans quel état il y est arrivé. Plus précisément, dans quelle mesure il est parvenu - ou il a échoué - à affirmer une personnalité cohérente, à partir des multiples fragments d’être qu’il n’a, bien souvent, ni voulu, ni maîtrisé, et qu’il a intégrés, pas à pas, dans la douleur d’un interminable accouchement. Au bout de cette traversée, qu’a-t-il pu assumer, développer, organiser, de toutes les vertus possibles de son individualité ? Au prix de quel reniement et de quelles reconquêtes ? En y gagnant quelle marge de liberté, quel espace de créativité ? Et dès lors, quelle texture spécifique a-t-il conféré au corps social dont il porte, désormais, le code génétique ?

APPARITION DE L’INDIVIDU MODERNE [L’ÈRE COLONIALE]

Dans la foulée de la colonisation, c’est en ville que s’affirme le processus d’individualisation. La dislocation des cellules de vie communautaire coïncide avec l’ouverture d’espace sociaux - administrations, professions libérales - où un nombre croissant de personnes trouvent de nouvelles références intellectuelles et de nouveaux ancrages économiques, axés sur la responsabilité de soi. Cette transformation suppose le passage par une instance déterminante : l’école. Introduite par le colonisateur dans un paysage où n’existeraient jusque-là que les écoles religieuses et les voies d’éducation traditionnelle, l’école moderne va peu à peu rabaisser leur prestige et dévaloriser leur enseignement. Elle est le système capillaire par où s’insinue une nouvelle discipline de l’esprit, qui sépare graduellement les circuits de l’intelligence rationnelle et ceux de la foi, qui donne une première impulsion à l’approche expérimentale et critique - et par là, dessine en creux l’espace d’une conscience individuelle. Dans l’esprit de celui qui entreprend cette démarche, une tempête éclate qui ne se calmera plus. Séduit et effaré, par un mode de pensée qui dérange toutes les habitudes, mais laisse entrevoir un étrange pouvoir de contrôle sur les choses ; attiré par les horizons lointains que ce mode offre soudain à son regard, il refuse pourtant de larguer les amarres, de quitter le rivage des incertitudes de toujours.

Car il se trouve confronté, seul, à l’omnipotence du colonisateur. Et cette confrontation exacerbe le sentiment de son écartèlement. Le colonisateur force secrètement son admiration, en même temps qu’il l’humilie. Il lui ouvre des horizons nouveaux, en même temps qu’il brise ses élans intimes. Il lui offre un accès à la rationalité moderne, mais en le poussant à trahir des vérités qui restent pour lui vitales. Il introduit dans son univers des leviers de changement, mais dans le cadre d’un statut d’aliénation indéfini. Ces leviers qui ont accompagné, un siècle plutôt en Europe, l’éclosion de la liberté et de l’égalité, induisent chez lui infériorité et soumission. C’est pourquoi tout ce que le colonisateur lui apporte est frappé d’ambigüité - y  compris l’ouverture intellectuelle et l’élargissement des espaces personnels - parce qu’il porte le double sceau d’une libération de l’esprit et d’une humiliation de l’âme […] Le colonisateur a ainsi généré un embryon d’individu extrêmement instable, molécule social plus complexe, plus polymorphe, que la cellule communautaire traditionnelle, et doté d’une capacité d’adaptation, de changement, sans commune mesure avec cette dernière. Un réseau organique de communication va alors s’établir dans les villes, reliant entre eux ces individus naissant qui, sans renier de leurs attaches communautaires, commencent à jouer une part de leur existence en dehors d’elles […] Un nouvel espace social est né - celui de l’opinion publique - appelée à peser, de plus en plus fortement, sur le cours ultérieur des événements. Un sujet collectif s’éveille - une instance-refuge  - où les individus désarmés, qui voient simultanément vaciller leurs repères traditionnels, vont chercher à tisser des références nouvelles pour à la fois se reconnaître entre eux et se faire reconnaître du colonisateur.

Le processus d’affirmation de l’individualité va alors suivre des voix paradoxales. L’être de chacun ne poussera que dans les profondeurs protectrices de la conscience d’être ensemble et cette conscience ira souvent jusqu’à réprimer les élans particuliers de chacun. Le sens de la liberté, le goût de l’aventure et de l’entreprise personnelle, l’exigence de l’égalité juridique vont mûrir moins vide dans les esprits que le besoin de construire ce nouvel espace d’identification. La notion d’autodétermination individuelle se chargera moins vite de sens que la notion d’autodétermination collective. L’individu en puissance doit s’efforcer de rassembler les composants épars d’une personnalité encore virtuelle, dans le mouvement même qui le fait se serrer contre ses semblables pour rejetter le mépris de l’Autre. Il ne s’agit pas pour lui de se singulariser ; il s’agit, bizarrement, de s’affirmer sans se distinguer. La dialectique dignité personnelle / dignité collective, porteuse de tensions qui exploseront beaucoup plus tard, s’offre pour l’heure comme premier palier d’une quête de soi où le moi balbutiant se perd parfois dans le jeu de miroirs du nous.

Mais ce nous est lui-même, un projet improbable. Contrairement aux espaces nationaux européens, dont la cristallisation a pu se poursuivre durant des siècles, selon une logique interne aiguillonnée par un capitalisme conquérant, les espaces prénationaux en société coloniale doivent s’inventer de toute pièce, en position dominée - le marché ne jouant plus un rôle de levier mais de frein. La période qui s’ouvre sera aussi tâtonnante que fiévreuse. Il s’agit de construire ce lieu de rassemblement symbolique, en y prolongeant les signes de reconnaissance du communautaire et du religieux, mais en faisant une place croissante au langage séculier, au message politique. Rien de moins que de transposer l’intemporel dans le temps, de désacraliser le sacré, de conserver le passé dans le présent. Interminable bricolage existentiel : celui d’un projet de nation par un projet d’individu, d’une nation en suspens entre une volonté d’être et une impossibilité à se définir […]

APRÈS L’INDÉPENDANCE : L’INDIVIDU FACE À L’ÉTAT

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les indépendances vont surtout reposer sur la notion d’un état moderne, dépositaire de cette chose nationale, en lieu et place d’une société trop inachevée, trop fragile, pour s’assumer elle-même. Il y aura rupture partielle avec l’univers sacral et traditionnel du passé, ouverture partielle aux notions de modernité et d’universalité - mais tout d’abord au profil exclusif de l’État. Rendue à elle-même, la société éprouve, en même temps que l’exaltation des commencements, la découverte de sa propre vulnérabilité. Le colonisateur est parti, mais il a laissé derrière lui un terrain semé d’énigmes, en emportant avec lui certaines des clefs sans lesquelles, ces énigmes ne peuvent être déchiffrées. La société n’a plus à supporter l’humiliation de son mépris ou de sa condescendance, mais elle doit désormais assumer la responsabilité d’elle-même, alors qu’elle ne sait encore ni qui elle est, ni ce qu’elle est. C’est au regard de cette question sans réponse qu’apparaît l’ampleur du besoin social de l’état. Ce dernier va focaliser toutes les attentes du secteur moderne de la société parce qu’il est l’unique instance par où le projet national, jusque-là balbutié, va tenter de s’exprimer en actes.

Mais pour ce faire, l’état doit asseoir son autorité sur la société. Il lui faut, à la fois, dompter les forces chaotiques qui la parcourent et exprimer certaines, au moins, de ses multiples vérités ; rester au-dessus de la société pour arbitrer ses conflits et en même temps la pénétrer pour espérer y installer une légitimité durable ; tenir compte des forces d’inertie et de conservatisme qui perdurent au sein des communautés religieuses et traditionnelles, sans cesser de développer une classe moyenne susceptible d’ouvrir le pays sur le monde moderne. Les nouvelles équipes dirigeantes ne peuvent alors qu’inventer, à chaud, des équations idéologiques hybrides et des formules politiques bâtardes - des dosages instables de nationalisme séculier et de références religieuses, un enchevêtrement  de modes de décisions rationnels et de modes de consentement traditionnels, des composées de droit publique, civil et commercial moderne et de droit personnel coutumier, de méthodes dictatoriales et d’instances plus ou moins représentatives. Dans la plus part des cas s’impose la figure d’un père, qui habite l’espace politique, qui personnalise le rapport entre base et sommet et confère à l’état un nouveau visage humain […]

La figure du père surplombe tous les itinéraires où les consciences individuelles sont guettées par l’inconnu : l’incertitude de l’avenir, l’anonymat croissant de la société, la vertigineuse diversité du monde. Elle remplit alors deux fonctions essentielles : d’une part, elle remplit à l’échelle de la nation toute entière le principe structurel de la petite communauté de base -  dont les membres se reconnaissent entre eux à travers leur allégeance à la personne du chef ; d’autre part, elle accélère la décomposition de cette même communauté en confortant le discours d’appartenance à l’identité moderne, en inscrivant le destin collectif dans le temps de l’histoire. À travers le message du Père s’opère en chacun un réaménagement des hiérarchies morales et politiques. Hier, le repère inaugural, c’était le colonisateur, aujourd’hui, c’est la nation, hier chacun se situait par rapport à l’autre, à une réalité sur laquelle il n’avait pas de prise. Aujourd’hui, chacun commence à se déterminer en fonction d’une réalité nationale dont il est partie prenante, dont les succès le grandissent et les échecs le blessent, au plus profond de lui-même. Aujourd’hui, à travers elle, il commence à compter aux yeux du monde - et donc à ses propres yeux. L’incantation nationale, même lorsqu’elle recouvre des projets inconsistants, n’est pas gratuite. Elle est un rejet de ce passé, dont l’écho se répercute encore au fond de chaque conscience. Un effort de récupération du sens de l’existence, par où chaque individu exorcise la période d’humiliation coloniale.

L’INDIVIDU FACE À LUI-MÊME :

Trois ou quatre générations après leur première apparition, les individus autonomes ne font plus dans la société des îlots minoritaires. Leur nombre et leur poids spécifique n’ont cessé de croître. Ils constituent désormais un conglomérat social à vocation majoritaire, appelé à exercer des activités économiques et administratives  déterminantes. La démarche de chacun d’eux cesse de détonner, et son langage de sonner faux, au milieu des siens ; il est désormais intellectuellement et sentimentalement en phase avec le temps présent, avec le discours du pouvoir, avec le sens de l’avenir. Son parcours commence à lui apparaître comme une évidence. Il en tire un aplomb qu’il n’avait pas encor, une confiance inédite dans son rapport au réel, un point d’appui plus assuré. Mais il doit, dans le temps même où il acquiert cette nouvelle profondeur de champ visuel, se forcer une nouvelle capacité de résister à ce qu’il voit : de plus en plus de brisure dans le paysage social, des oppositions encore inconnues entre des classes à peine formées, l’expérience de l’hétérogénéité et de la disparité.

Alors que le discours du Père proclame une patrie de plus en plus unie, il voit apparaître autour de lui des antagonismes insoupçonnés : demeurés latents ou épisodiques tant que les classes modernes étaient embryonnaires et plus ou moins soudées dans la lutte contre le colonisateur, ces antagonismes vont tendre à s’exprimer ouvertement à mesure que prévaut la logique du secteur moderne de la société. La conscience sociale de chacun va devoir assumer tant bien que mal la découverte de toutes les aspérités, de toutes les fractures de l’environnement qui devient le sien. Elle subit en particulier de plein fouet la découverte des grandes différenciations économico- culturelles qui labourent le champ social. En l’espace d’une ou deux décennie, les fossés se creusent - entre ceux qui trouvent un moyen d’existence assurée et ceux qui vivent, ou survivent, d’expédients ; entre ceux qui parviennent à occuper dans les appareils d’État des positions de pouvoir et d’influence, à partir desquelles ils commencent à s’enrichir, et ceux qui doivent se contenter d’un statut sans avenir et d’un pouvoir d’achat des plus limités. C’est alors qu’apparaît, pour la plupart des nouveaux individus, le dramatique décalage entre le besoin de changer le cours des choses et l’impuissance effective de le faire. Alors que chacun est sommé d’assumer la responsabilité de sa vie quotidienne, il se trouve empêché d’assumer des responsabilités dans la cité. Il doit rendre des comptes à l’État mais ne peut lui en demander aucun. C’est un citoyen virtuel, mais privé de marge d’initiative réelle sur ses conditions d’existence, comme sur les options politiques nationales.  

Dans la plus part des pays du sud, il y a des constitutions et des assemblées élues, mais qui ne pèsent pas lourd au regard de la légitimité de Père. Il y a aussi des systèmes de droits individuels, mais qui ne reposent sur aucune capacité de contrôle judiciaire de l’exécutif. De fait, l’individu ne possède qu’un droit spécifique négligeable face au pouvoir. Il n’est vraiment protégé, dans sa personne et dans ses biens, que dans la mesure où il se trouve content de jouer le rôle qui lui est dévolu par l’État. Dans les rangs des étudiants, des intellectuels, des professions libérales, des ouvriers, les problèmes des libertés commencent alors à se poser. Dans quelques pays, à certains moments, de fragiles espaces démocratiques offrent à leurs débats la possibilité plus ou moins légalisée de se développer au grand jour  […] Mais en règle générale, l’espace où se  déploient les enjeux de la démocratie paraît étroitement limité, circonscrit aux classes moyennes, suspendu au-dessus du pays profond.

C’est que l’aspiration démocratique ne repose pas sur un système de droits intériorisés par les individus qui composent la nation. Elle ne traduit pas l’expression d’une volonté collective perçue par ces individus comme étant la source même de la légitimité du pouvoir. L’état, on l’a vu, n’a pas tiré sa raison d’être historique d’une décision commune, librement exprimée par les individus, mais de l’incapacité où se trouvent  ces individus  d’exprimer une décision commune en dehors de lui. Il ne représente pas la somme de leur volontés, encore déficiente ; il la remplace. Ce qui monte de ces individus vers le Père en qui s’incarne l’État, c’est essentiellement une attente, un grief, un espoir ; ce n’est pas l’exigence de mandants à l’égard de leur mandataire. La démocratie, conçue dans le sens retreint d’une forme supérieure de dialogue avec le père, est alors elle-même vécue comme une demande, adressée par ses fils avec plus ou moins d’insistance - qu’il lui appartient d’accorder dans les limites définies par lui et qu’il peut élargir, restreindre ou annuler selon les circonstances. Tant que le père continue de s’identifier au besoin d’unité nationale, et tant que cette unité est éprouvée comme vitale pour faire face à un défi extérieur, l’individu ne peut donner à ses prérogatives de citoyen qu’une portée encore tremblante ; il ne peut poser la question de ses libertés fondamentales qu’avec une sorte de gêne, avec le double sentiment qu’il présume de ses forces et qu’il transgresse un interdit.

Mais au cours du dernier quart du XXème siècle, le processus d’affirmation de l’autonomie individuelle entre dans une phase d’accélération, à mesure que les modèles et les normes du marché mondial pénètrent de part en part le marché national ; que l’ascendant du Père  -  ou de ses héritiers - faiblit ; que l’état perd ses moyens de mobilisation idéologique. La société commence alors à se scinder entre ceux qui trouvent leur compte dans la voie de l’intégration au nouvel environnement économique international, qui s’y adaptent sur le plan culturel et psychologique ; et ceux qui sont les victimes de cette intégration ; et qui vont peu à peu la contester. Pour tous ces derniers la situation nouvelle est une grande désillusion. Elle les chasse du paradis promis avec les indépendances, pour les forcer à affronter, à la fois, le défi immédiat de la survie sur le plan économique, le salut de l’âme sur le plan spirituel, et les aléas d’un statut de citoyen sans droit sur le plan politique. Ils doivent improviser des modes d’autodéfense subjective et expérimenter des formes d’initiative personnelle, par un effort le plus souvent solitaire, à partir de normes et de règles disparates. Ils éprouvent cruellement l’absence d’une vision cohérente et de valeurs pertinentes susceptibles d’ordonner leurs motivations intimes, de relativiser leurs succès et leurs échecs, de donner du sens à leurs efforts de tous les jours, d’éclairer de l’intérieur la médiocrité de la vie.

En Occident, l’homme moderne aura mis plus d’un demi-millénaire pour se constituer un système de significations valorisantes - une vision de la liberté et de la responsabilité appelée à rayonner peu à peu dans tous les replis de la conscience, à inspirer une esthétique magnifiant la vie ici-bas, une littérature glorifiant la subjectivité, une éthique de travail  où le profil devient un accomplissement, une conception juridique où l’intérêt de l’individu est à la source du droit. Dans les sociétés du sud, au contraire, le territoire des repères profanes valorisants pour l’individu reste en friche. Pour soutenir, cautionner ou conforter sa démarche dans le temps, chacun doit s’efforcer de créer empiriquement son propre modèle de comportement. Mais il le fait désormais par une opération à cœur ouvert, dans une société éventrée, sous le regard distrait du reste du monde. L’ouverture progressive des frontières du pays permet un va-et-vient des hommes, des marchandises et des idées qui touchent un nombre croissant d’individus. Ils voyagent de plus en plus hors de leurs frontières et ils ont un contact de plus en plus facile avec les étrangers de passage chez eux. Par ailleurs, livres, disques et cassettes venant d’ailleurs circulent partout ou sous le manteau. La radio à transistors est entrée jusque dans les campagnes les plus reculées ; la télévision suit, largement favorisée par le pouvoir qui en fait un instrument de propagande, mais qui doit aussi l’ouvrir à des programmes étrangers pour meubler le maximum de temps libre d’individus livrés à eux-mêmes.

Dans ce contexte, pour se construire un comportement personnel, on puise dans sa propre culture - héros mythifiés du passé, ou héros hésitants de la production littéraire ou cinématographique nationale. Mais surtout, on puise des modèles plus achevés dans la production occidentale. Romans d’amour ou critique sociale, films policiers, westerns ou comédies musicales, feuilletons télévisés en série ; là on trouve tous les ingrédients de l’aventure individuelle : le courage et la lâcheté, l’idéalisme et l’égoïsme, l’honneur et l’argent, encore que domine le plus souvent le goût du pouvoir et de la violence. Le tout baignant dans le temps de l’action, le rythme du changement continu. À la place des thèmes moraux, des catégories générales qui dominaient jusqu’à l’imaginaire collectif, qui enserraient chacun dans des attitudes normatives où ses pulsions, ses émotions, ses espoirs proprement personnels étaient impuissants à se dire en tant que tels, la production culturelle occidentale offre des modes de pensée permettant l’expression d’une conscience centrée sur elle-même, des schémas sentimentaux susceptibles d’épouser les motivations intimes de chacun, de sous-tendre des actions répondant aux fins qu’il s’est lui-même fixées.

Mais l’individu n’est pas pour autant au bout de ses peines ! Même lorsqu’il parvient à bricoler un système de motivations plus ou moins cohérent, il découvre le plus souvent son impuissance à s’accomplir conformément à ce système. Son épanouissement suppose en effet une liberté d’agir face à l’État, une protection juridique de la personne, une garantie de justice impartiale, que le quotidien lui dénie. C’est pourquoi les formules idéologiques bâtardes sur lesquelles s’est instauré l’État-nation vont commencer à perdre leur légitimité. Elles vont céder sous la poussée désintégratrice des échecs économiques, des injustices sociales et des tensions ethniques, et des mécontentements conjugués qui en découlent.

L’ALTERNATIVE [INTÉGRISME ISLAMIQUE OU DÉMOCRATIE LAÏQUE]

Les mouvements de contestations qui se développeront alors vont, de plus en plus souvent, invoquer la nécessité de mettre fin à la nature hybride de l’État, l’urgence de rétablir le principe de cohérence morale et politique qu’il n’incarne plus. Ils vont s’efforcer de proposer des systèmes de valeurs susceptibles de restituer à la société le sens de l’identité et de l’intégrité qu’elle est entrain de perdre. Ils déboucheront ainsi sur une alternative fondamentale, sur un choix entre deux principes de cohérences possibles ; soit le rétablissement d’un ordre fondé sur les valeurs prénationales de la religion et de la coutume communautaire, soit la recherche d’une modernité radicale, d’une démocratie laïque. Mais les chances immédiates de chacune des deux options ne sont pas égales.

La première option - dont l’exemple le plus frappant est l’intégrisme en pays d’Islam - vise à utiliser le système de valeurs religieuses (ou ethnique, ou tribal) comme source de légitimité, ramenant le discours politique à des professions de foi. Le succès actuel de ce discours politique tient au fait qu’il s’adresse à tous les frustrés de l’étape nationale moderniste en leur redonnant le sens d’une fraternité perdue, et en leur restituant une éthique aux fondements sacralisés, qui les sécularisent face aux implacables égoïsmes du marché, aux bouleversements continus, à la corruption envahissante. Et par-dessus tout, qui les déleste du fardeau, devenu trop lourd à porter, du doute, du risque, de la responsabilité et de la solitude individuelle. Le contexte actuel - celui d’une mondialisation accélérée de plus en plus inégalitaire - tend à favoriser l’option intégriste.

L’option des droits de l’homme et de la démocratie, défendue par de courageuses minorités intellectuelles dans des conditions souvent proches de la clandestinité, va, elle, à contre-courant du cours des choses. Elle suppose en effet une maturation psychique, mentale et culturelle, aussi bien que politique, par où l’individu-citoyen apprend à assumer les risques de son destin personnel en même temps que sa responsabilité à l’égard du bien publique, à articuler les valeurs universelles de liberté et de droit à des hiérarchies culturelles  propres à chaque nation et à des rapports de forces socio-économiques différentes d’un pays à l’autre. Les conditions de réalisation de la voie démocratique sont difficiles à réunir à brève échéance, dans la plupart des pays du Sud, non seulement du fait des graves déséquilibres internes à chacun d’eux, mais aussi des inégalités croissantes à l’échelle internationale, tant il est vrai que les équilibres nécessaires ne peuvent être établis à l’intérieur de ces pays si le contexte  mondial n’est pas réaménagé en conséquence.

D’où - et ce sera notre conclusion – l’importance de la solidarité entre les courants démocratiques et humanistes du Nord et du Sud, pour mener à bien les changements nécessaires à l’épanouissement de la liberté. Et pour contrer, au nord comme au sud, la montée des multiples forces de l’intolérance.

Mahmoud Hussein *   

 (*)  "L'émergence de l'individu dans les sociétés du sud" est le titre d'une conférence donnée en 2000 par Bahgat Elnadi et Adel Rifaat. Elle parut pour la première fois dans le recueil de conférences : L'individu dans la société d'aujourd'hui: Université de tous les savoirs - Vol. 8; éd. Odile Javob, Paris, mars 2002; 187-204.

Hussein-Careme2

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