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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Que veut le peuple? Petite contribution à la clarification du sens de la volonté du peuple marocain

Publié par Karim R'Bati sur 29 Décembre 2011, 14:20pm

Catégories : #POLITIQUE

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L’effort de dialogue qu'entend établir le peuple marocain avec le régime makhzanien, depuis le 20 février à ce jour, a de quoi surprendre autant par la détermination du premier à faire entendre sa voix «À qui de droit», que par l’acharnement du second à lui imposer son dictat, tout en faisant semblant de l’écouter. Étrange paradoxe d’une situation conflictuelle où l’un des deux protagonistes, le peuple, manifeste pacifiquement, adoptant par là une posture civilisée par laquelle il exprime légitimement sa volonté de changement, quand l’autre lui oppose une répression féroce, tout en feignant de respecter la volonté de son interlocuteur.

Il y'a quelques mois, à la question lancinante "que veut le peuple?", le régime marocain a cru bon d'y apporter une réponse anticipée. Celle-ci s'était déclinée sous la forme d’une vague promesse de «réforme constitutionnelle globale», que la propagande officielle s'était évertuée à «vendre» comme un signe d’ouverture et même comme un modèle à suivre, dans un monde arabe en ébullition! Cela dit, au regard des violentes répressions qui se sont abattues sur les manifestants du mouvement du 20 février, dès le lendemain du discours royal du 9 mars 2011, la promesse du régime makhzanien était surtout censée être interprétée comme une offre non négociable. Encore fallait-il deviner si le régime était vraiment sérieux, dans ses prétentions de réforme, s'il était disposé à joindre les actes aux paroles et dans quelle mesure?

Pour autant, la manœuvre du Makhzen, aussi habile soit elle,  n'en étaient pas moins d'une mauvaise foi absolue. Elle ne consistait aucunement à écouter, en toute humilité, le message que ce peuple lui adresse, depuis le 20 février 2011, et encore moins à faire l'effort d'y répondre comme il se devait, c'est-à-dire dans le strict respect de la souveraineté populaire, au dessus de laquelle, il ne saurait exister aucune autre souveraineté, si ce n’est celle de l’intégrité territoriale. Cette  manœuvre avait plutôt pour objectifs d'anticiper le cours des événements. Bref, il ne s'agissait ni moins ni plus, pour le régime du Makhzen, que de gagner du temps, tout en faisant illusion sur ses promesses de réformes démocratiques.

Dans la foulée, deux alternatives s'étaient imposées aux Marocains: applaudir benoitement une rhétorique dont ils se doutaient, à juste titre, qu'elle puisse être suivie d'effets ou poursuivre les manifestations dans les rues, à leurs risques et périples, jusqu'à ce que leurs voix parviennent aux oreilles des concernés et soient comprises d'eux. Cette dernière option paraissait d’autant plus légitime qu’elle était fondée sur le lourd passif du régime marocain : en matière de corruption, d’incompétences, de graves injustices et d’autres atteintes aux droits de l’homme, qui se sont poursuivies sous ce qui est convenu d’appeler «la nouvelle ère». Par ailleurs, de nombreux  événements, survenus à l’occasion de la mascarade du processus dit de réforme constitutionnelle et bien après, ne plaident pas en faveur du Makhzen. En voici quelques faits saillants :

1.- Imposition préalable de sept lignes rouges censées être respectées dans le cadre du projet de réforme constitutionnelle,

2.- Désignation unilatérale, à cet effet, d’une commission illégitime,

3.- Les violentes répressions qui se sont abattus sur les manifestants pro-démocratie,

4.- Le traumatisme du processus référendaire,  jalonné par de nombreux d’abus qui jettent un voile d’infamie sur un régime makhzanien, de plus en plus délégitimé. Celui-ci n’a dû son salut que par un recours massif aux fraudes, à l’achat des consciences, à la terreur des milices baltajis (chômeurs, désœuvrés, repris de justices) et d’autres catégories vulnérables de la population.   

5.- Au final, une constitution autoritaire, toute en trompe-l'oeil et sans réelle séparation des pouvoirs, adoptée avec un score digne d’un régime totalitaire. Celle-ci n'a pas manqué d'être violée à de nombreuses reprises, dès le lendemain de son entrée en vigueur, par ceux-là même qui l’ont taillée à leur mesure.

Devant de tels abus, il fallait maintenir, coute que coute, la pression jusqu’à ce que le  Makhzen obtempère à la volonté populaire, car s'il ait une réponse à  la question «que veut le peuple?», elle ne pourrait s’exprimer que par un retour à la vox populi. Ce qui pose d’emblée un double problème autour de cette même question: qu'est ce qui motive à ce point l'opposition farouche d’un régime à la volonté de son peuple?  Mais, d’abord, quel est le vrai sens de cette volonté? Pour y répondre, on peut dire que l’une des expressions les plus fortes de la volonté du peuple marocain durant ce printemps arabe s’est exprimée à travers un slogan aussi éloquent qu’incisif: «Le peuple veut en finir avec la corruption» (Ach-châ'b youridou isqât al-fassad). Ce n’est, certes, ni le plus audacieux ni le plus subversif, mais c’est en tout cas l’un des rares au travers duquel les Marocains y vont au-delà du discours de la dénonciation des abus du régime pour exprimer leur ferme volonté d’en finir.

Au premier degré, un tel slogan, apparemment inoffensif, ne constituerait aucune remise en cause du double caractère, monarchique et autocratique, du régime marocain. Il tendrait même à accréditer l’hypothèse selon laquelle la corruption, les injustices et autres déficits qui rongent l’état marocain, notamment dans ses rapports avec ses administrés, n’affecteraient en rien le mythe de l’essence vertueuse de la monarchie. D’un autre coté, à supposer que cette hypothèse soit crédible, la moindre des réactions de ce régime n’eût-elle pas été de faire montre de sa bonne foi, en se débarrassant de tous les symboles du mal makhzanien que les Marocains ne cessent de dénoncer? Or, avec la persistance de ces figures emblématique du Makhzen sous «la nouvelle ère constitutionnelle», c’est plutôt l’hypothèse de l’essence (supposée) vertueuse et bien intentionnée de l’autocratie marocaine qui tombe à l’eau et, avec elle, l’idée de l’absence de liens organiques entre corruption et mauvaise gouvernance. Ces liens, le peuple les ressent dans ses rapports avec l’autorité et au grès de ses pérégrinations dans les dédales kafkaïens de l’administration marocaine. Si bien qu’il n’hésite pas à le faire savoir par tous les moyens d’expression à sa disposition, dont ce fameux appel du pied:   

الشَّعبُ يُرِيدُ إِسقاطَ الفَساد

Ce slogan, pour ainsi dire politiquement correct, est en vérité une figure de style par laquelle un des protagonistes communique poliment son intention à l’autre. C’est ce qu’on pourrait appeler une «métonymie» : c’est-à-dire un «trope qui permet de désigner quelque chose par le nom d’un autre élément du même ensemble, en vertu d’une relation suffisamment nette» (Bernard Dupriez, Gradus ; éd. 10-18, 1984, p. 290-292). Généralement, le nom désignant et le nom désigné entretiennent, dans ce même ensemble, un lien de contiguïté. En l’occurrence, si l’élément désignant ici est la corruption (الفَساد), quel en serait alors l’élément désigné? De fait, cette figure de style par le détour de laquelle le peuple marocain s’adresse à l’élite dirigeante du pays, pour lui signifier sa volonté, n’est qu'un message par défaut qui plus est, dicté par une certaine dose d’autocensure. Conscients du lien dialectique existant entre corruption et mauvaise gouvernance, appeler à la fin de la première, pour les Marocains, implique forcément la fin de la seconde.

 الفَساد  ↔  النّضام

Aussi, l’élément désigné ici n’est-il pas le régime du Makhzen en tant que tel (النّضام) et c’est aussi la grande vérité que ce dernier refuse d’admettre, puisqu'il ne peut y avoir de chute de l'une sans la chute de l'autre. Dans ce cas, éliminer la corruption revient à éliminer une des conditions essentielles d'existence de ce régime despotique, lequel n'aurait aucune chance de survivre à l’amputation de l’un de ses organes vitaux. Par conséquent, s'il l'on peut prétendre à un minimum de cohérence, on devrait admettre que l’interprétation la plus fidèle du fameux slogan populaire «الشَّعبُ يُرِيدُ إِسقاطَ الفَساد» serait que le peuple marocain (ne) veut (pas moins que) la chute du régime.

الشَّعبُ يُرِيدُ إِسقاطَ النّضام  

 C’est, en définitive, le sens et la réponse à la question lancinante «que veut le peuple ?» et c’est cela même qui motive l’opposition farouche du régime makhzanien à la libre expression de la volonté de son peuple, laquelle, soit dit en passant, ne lui est aucunement favorable. D’ailleurs, ce dernier slogan tend à s’affirmer de plus en plus, sans détour, lors des récentes manifestations du mouvement du 20 février, ce qui confirme une indéniable cohérence dans leurs revendications légitimes. En d’autres termes, les Marocains veulent la chute de leur régime, voilà qui est dit sans précaution rhétorique (بْلاَ زْواقْ). Pour le reste, c'est au peuple de choisir souverainement la nature et la forme de son régime : monarchie parlementaire ou royauté exécutive, république jacobine à la française ou régime confédéral plus respectueux des particularismes régionaux. Dans tous les cas, seul un régime issu de la libre volonté de son peuple est qualifié au statut avancé d’une démocratie digne de ce nom.  

 

Karim R'Bati: Outlandish, le 29 décembre 2011

 

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