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Le blog Citoyen

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POST TENEBRAS LUX


Variations autour du thème du thé à la menthe

Publié par La bouteille à la Mer sur 13 Juillet 2012, 23:01pm

Catégories : #FABULAS

« Could I remount the river of my years

To the first fountain of our smiles and tears »

Lord Byron

 

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 Ces divagations, déclinées sous la forme de libres-variations autour du thème du thé, m’ont été inspirées, du moins partiellement, sous l’effet hallucinogène de ce délicieux breuvage. D’ailleurs, les premiers symptômes n’ont pas tardé à se manifester pour me rappeler au bon souvenir de mes amis français, qui s'étonnaient de la manière dont je leur préparais le bon thé à la menthe. Certains s’agaçaient même du temps que ça prenait. Mais plus que tout autre aspect faisant partie intégrante du processus de préparation du thé marocain, c’est ce geste rituel, primordial pour l’infusion du pur thé vert à la menthe, cette façon si particulière de lever la théière le plus haut possible pour viser un de ces petits verres aux motifs floraux produits dans quelque manufacture verrière de la cité médiévale de Fez, c’est ce mélange de motifs visuels, de gestes ancestraux et de complexes de sensations olfactives, dues à la rare confluence des fragrances du thé vert au contact de celles de la menthe fraîche du verdoyant plateau du Saïss (entre Fez et Meknès), c’est tout cela à la fois qui semblait les fasciner.

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Je ne saurais expliquer ni l’origine, ni le génie marocain qui aurait inventé ce geste si raffiné, si précis et comme j’appartiens à ce pays qu'est le Maroc et que j’y ai vécu sous un régime autocratique qui hait tous ses héros issus du peuple, ces femmes et ces hommes d’exception susceptibles de faire de l’ombre aux prétentions de sa minuscule mythologie chérifienne, je reste persuadé que l’inventeur anonyme en question ne pouvait être que le héros collectif, le peuple : toute une série d’ancêtres anonymes qui, à l’échelle du temps historique et sur plusieurs générations successives, ont su améliorer ce procédé d’infusion si simple en apparence. Mieux encore, après avoir deviné les vertus du thé vert de Chine à la menthe fraîche, mélangée, occasionnellement, à l’arrière-goût de l’absinthe, ils ont su le perfectionner coûte que coûte jusqu’à pouvoir libérer toute l’essence et tous les arômes secrets que pouvait receler cette plante venue des fins fonds de l’Empire du Milieu dans les cales des navires anglais.

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Pourtant, il s'en était fallu de peu que les Marocains n’appréciassent le bon goût du thé vert à la menthe que longtemps après l’invasion française. Comme les Français sont passés maîtres dans l’art raffiné de transformer les choses simples en produit de luxe, les «indigènes marocains» eussent certainement reçu un produit qui eût pu ressembler de près ou de loin au thé anglais, frappé de l’étiquette «produit du terroir français», c'est-à-dire, pour l’époque dont je parle, une de ces colonies de l’ancienne Indochine française. Enfin, quelque chose d’à peu près similaire au fameux «thé Mariage». Mais quoiqu’il en fût, cet autre emblème du luxe français n’aurait jamais réussi à faire son entrée dans les habitudes alimentaires des Marocains et, encore moins, constituer plus tard une partie intégrante de leur culture au point de devenir un produit de grande consommation, comme c’est le cas pour le thé vert de Chine, dont le Maroc est, à ce jour, le plus grand importateur mondial.

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 Sur ce plan, il faut bien admettre qu’il existe une altérité radicale entre le Marocain et le Français. D’un autre côté, on ne peut pas dire que les Français ont une grande culture du thé et encore moins la passion qui va avec, comme le légendaire «Afternoon tea»* des Anglais. Nos amis français ont bien d'autres raffinements, mais pas celui relatif à la passion du thé ; et c’est précisément cette passion qui fait que les Marocains sont beaucoup plus british que francophiles - bien entendu, si on exclut la petite élite corrompue des dignitaires du régime formée à l’école française, mais qui n’en a retenu que les bassesses révérencieuses de l’esprit français de cour, le snobisme aristocratique, le maniérisme parigot et le mépris du peuple. D’ailleurs, c’est grâce à l’entregent des Anglais, à leur génie de la navigation et à leurs aptitudes à envisager la diversité du monde et la pluralité de ses peuples qu’ils ont réussi à entrer en communication avec les Marocains, au XIXè siècle, et à leur faire découvrir le goût du thé vert de Chine. Peuple insulaire par excellence, les Anglais se devaient d’être un peuple naturellement prédisposé à se projeter au-delà de son territoire et à entretenir des relations d’échanges commerciaux et autres avec les peuples du monde entier.

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Par ailleurs, outre la large diffusion de l’anglais qui en est la conséquence logique, il n’est pas exclu que cette aptitude typiquement anglo-saxonne, fruit de l’esprit nomade des Britanniques, cette prédisposition à intégrer la possibilité d’existence d’autres continents et d’autres civilisations, il n’est pas exclu, dis-je, que tous ces éléments aient été pour beaucoup dans le succès de la Pop Music anglaise. Loin de tout intellectualisme bourgeois de tradition française, loin de toute vision, j’allais dire «sédentariste», ethnocentriste et hiérarchisante, seul le génie anglais pouvait offrir au monde un genre musical aussi démocratique et aussi généreux. C’est que la Pop Music touche l’affect avant l’intellect. Pour le redire autrement, je pourrais même définir l’univers de la pop anglaise, en référence à Nietzsche, comme l’incarnation par excellence de l’ultime avatar postmoderne de la veine dionysiaque de l’art ; tandis que la tradition de la chanson française, du moins dans ce qu’elle a de meilleur, descend résolument d’une lointaine branche morte issue de la vieille veine apollinienne, qui plus est, à la dérive.

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Ce n’est donc pas un hasard que les Marocains aient été beaucoup plus séduits par l’universalité de la pop anglaise que par la «chanson-française». Si la première s’adresse à l’âme et fait vibrer les corps, la seconde, elle, requiert un certain niveau de maîtrise des subtilités locales de la culture française. Autrement dit, si vous n’êtes ni français et si vous n'êtes pas francophone, vous risquez d’être perçu avec un vague sentiment de condescendance par vos interlocuteurs français, grisés par la découverte inespérée d’un sentiment illusoire de supériorité sur vous. Mais dans un souci d’équité, qu’en est-il du regard de l’autre ? Prenons, à titre d’exemple, le cas de l’indigène marocain de l’époque coloniale, à qui il arrivait d’entendre, malgré lui, une de ces exubérantes chansons françaises dites à texte. Bien que celle-ci pouvait véhiculer de belles images où il était question de passions amoureuses et autres bons sentiments, si toutefois notre indigène arrivait à en saisir le sens, il ne pouvait aucunement s’y identifier, pour la simple raison qu’il aurait du mal imaginer que le même colon français qui l’exploitait, le persécutait et le méprisant dans sa dignité humaine, pouvait avoir une once d’humanité qui lui permettrait d’écouter et d’apprécier une telle profusion de beaux sentiments. Pour y arriver et avec toute la bonne volonté du monde, encore lui fallait-il atteindre au préalable un stade suffisamment avancé dans l’assimilation aliénante, sans pour autant être sûr s’il allait être traité, d’égal à égal. Autant dire, ça ne valait même pas la peine d’essayer.

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Mais revenons au thé vert de Chine, à ce breuvage si délicieux, que les Anglais ont eu le mérite d'avoir introduit au Maroc au XIXè siècle ; on raconte que les Marocains en furent si conquis qu’ils l’adoptèrent et l’avaient même perfectionné jusqu’aux ultimes raffinements du thé mousseux à la menthe fraîche; chose inconcevable pour les Anglais qui ne connaissent de mousseux que la bière et, encore moins, pour les Français, qui n’admettaient que leur Champagne comme breuvage mousseux par excellence. D’ailleurs, ce bon thé marocain au goût de menthe fraîche, chaud, sucré et mousseux, il n’est pas exclu que les colons français l’aient pris pour une de nos coutumes barbares, qu’ils avaient pour mission de bannir au nom de leur «mission civilisatrice». Car si «la face divine de la France» devait, à leurs yeux, rayonner partout, c’est que le Français est persuadé d’être le centre du globe céleste. Même lorsqu’il se déplace ailleurs pour aller piller quelque contrée lointaine, il croit toujours que le globe le suit partout pour le remettre, à chaque fois, à son centre. Et c’est là où l’expression «rayonnement de la France» prend tout son sens.10.jpg

 

Mes divagations autour d’un simple verre de thé chaud à la menthe me font presque regretter que nous n’ayons pas été colonisés par les Anglais. Si seulement les tractations anglo-françaises, lors de la conférence d’Algésiras (1906), avaient abouti à l’entrée du Maroc dans le giron britannique. Certes, cela n’aurait absolument rien changé aux fondements identitaires d’une nation plurielle, berbéro-judéo-afro-arabo-musulmane, comme le Maroc ; mais ça nous aurait certainement mis dans l’orbite d’un bien meilleur destin, d’un autre globe céleste, pour ainsi dire nettement plus grand et plus favorable aux aspirations des Marocains : on pratiquerait alors la langue de Shakespeare et un peu de cet esprit anglo-saxon qui eût pu nous assurer une plus grande projection dans le monde. Le Maroc affirmerait, en quelque sorte, une vocation résolument atlantiste. Peut-être même serait-il beaucoup plus épris de républicanisme irlandais que de monarchisme à l’anglaise, lequel monarchisme, soit dit en passant, est loin d’être incompatible avec le principe républicain du primat de la souveraineté populaire. Mieux encore, loin de l’orbite de la France et de ses basses manœuvres, républicanisme irlandais ou monarchisme à l’anglaise, l'un ou l'autre, auraient certainement fait basculer le destin du printemps arabe au Maroc du vil despotisme oriental, dont les Marocains sont prisonniers, vers un devenir démocratique digne de leurs aspirations légitimes.

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Ce qui est sûr, c’est que nos élites seraient allées se former en Angleterre et en Amérique du nord et - à supposer qu’elles n'aient pas été aussi pourries, ni aussi serviles, ni aussi corrompues que celles d’aujourd’hui - elles nous sauveraient d’une multitude de tares héritées de la colonisation française […] Une des conséquences et non des moindres de ce devenir hypothétique, serait de nous éviter à jamais les mièvreries psychologisantes d’une certaine sous-littérature marocaine d’expression française, ce qui aurait pour corollaire de projeter l’imaginaire anglophone de nos auteurs dans l’univers des littératures du Commonwealth. Et l’on aurait alors des monuments littéraires de l’envergure internationale d’un Salman Rushdie, Wole Soyinka, Hanif Kureishi ou Nadine Gordimer; chose inimaginable pour les auteurs de la francophonie, eu égard à une certaine tendance hexagonale à considérer le français comme propriété exclusive de la France. D’ailleurs, l’exemple du succès mondial des littératures latino-américaines, depuis très longtemps affranchies de tout ascendant ibérique, apporte une autre preuve de cet exclusivisme bien français; lequel tend à considérer tout ce qui s’écrit en français en dehors de la France comme littératures mineures.

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Contrairement à ce destin peu glorieux dans l’indigne orbite de la francophonie ou de la Françafrique, celui qui eût pu s’offrir à l’hypothétique littérature marocaine d’expression anglaise aurait assurément donné à celle-ci une dimension internationale et un devenir universel qui l’auraient certainement propulsés aux côtés de quelques illustres Nobel africains comme Wole Soyinka (1986), Nadine Gordimer (1991) ou John Maxwell Coetzee (2003). Bien entendu, le prix  Nobel de littérature n’est pas forcément un critère de valeur pour une œuvre, il n’en demeure pas moins qu’il est indicatif aussi bien de l’ancrage de celle-ci dans sa tradition littéraire que de son potentiel de projection au-delà de sa sphère culturelle; ce qui, soit dit en passant, n’est pas du tout le propre d’une certaine sous-catégorie des littéraires d’expression française ; lesquels ne sont issues d’aucune tradition littéraire, ne participent d’aucune sphère culturelle et ne peuvent prétendre à aucune portée universelle. Et puisqu’on parle de traditions littéraires et de sphères culturelles, peut-être m’objectera-t-on : «Mais […] ne serait-il pas plus naturel que cette tradition et cet ancrage culturels du Maroc hypothétique dont tu parles, se fussent d’abord épanouis dans les langues nationales, le berbère et l’arabe, avant même de conquérir la langue de Shakespeare ?» Ce à quoi, je ne pourrais qu’acquiescer. J’irais même plus loin, en ce sens que ce Maroc hypothétique, comme il échapperait à toute influence néfaste de la France, aurait lui aussi sa propre renaissance culturelle déclinée dans les deux langues nationales. Cette Renaissance ou cette Nahda serait, en quelque sorte, le prolongement naturel de celle qui naquit en Syrie-Liban dès la fin du XVIIIè siècle et qui s’épanouit en Égypte entre la fin du XIXè et les débuts du XXè siècle. Quoiqu’il en fût, globalement, rien de tout cela ne changerait quelque chose au goût unique du bon thé marocain, sucré et mousseux à la menthe fraîche.

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 On peut même aller très loin dans les mille et une virtualités qu’ouvre ce «monde possible». Néanmoins, je sais que dans tous les cas, je n’hésiterais pas à invoquer cette vieille sagesse que je tiens de mes ancêtres Touareg, pour qui la vie était d'abord une question de nécessité impérieuse et qui, comme telle, se résumait pour eux à deux choses : l'essentiel et le superflu. En laissant derrière moi le monde et ses vanités, toutes ses choses superflues, il ne me restera guère que l’essentiel, de quoi recréer le monde en quelque sorte, c'est-à-dire quelques nourritures primordiales : la Bhagavad Gîta, l’Iliade et l’Odyssée, Les Mille et une nuits, la divine comédie, Don Quichotte, Shakespeare, Tristam Shandy, Le Divan d'Orient et d'Occident de Goethe, Dostoïevski, Melville, Musil, Borges, Pessoa […] et c’est tout. Autrement, dans l’immensité sidérale du désert, je garderais bien sur moi un peu d’eau, quelques graines de thé vert, des dattes et de quoi allumer un feu de camp ... 

Niederrikenbach (Suisse), le 14 juillet 2012

*  En Anglais dans le texte.

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